Refus

Martin Eden, Jack London

« Il finit par se demander si les éditeurs n’étaient pas tout simplement les rouages d’une machine et non pas des êtres vivants. Mais oui, c’étaient des machines et voilà tout. Il mettait toute son âme dans des poèmes, dans des nouvelles ou des articles et les confiait à une machine. Il pliait ses feuillets, les glissait avec des timbres dans une grande enveloppe qu’il cachetait, affranchissait et jetait le tout dans la boîte aux lettres. Après un tour sur le continent et un certain laps de temps, un facteur lui rapportait le manuscrit dans une autre enveloppe, affranchie avec les timbres qu’il avait envoyés. Il n’y avait évidemment aucun éditeur en chair et en os à l’autre bout, mais un ingénieux rouage qui changeait le manuscrit d’enveloppe, et la timbrait, exactement comme ces distributeurs automatiques qui, moyennant deux cents vous délivrent une tablette de chocolat ou un chewing-gum. La machine éditoriale délivrait de la même manière un chèque ou un refus. Jusqu’à présent, il ne s’était adressé qu’à la mauvaise fente.

La fiche de refus, écrite à la machine, complétait la ressemblance. Il en avait reçu des centaines. Si seulement il avait reçu une ligne personnelle, le refus lui aurait été moins pénible. Mais non, jamais ! Décidément, il n’y avait personne à l’autre bout, que les rouages bien huilés d’une admirable machine. »