Un jour, sous un piano…

À l’écrivain maudit qui depuis dix ans rageusement noircissait tout le papier qui passait sous sa main, pondant sans relâche pamphlet sur pamphlet, l’éditeur invariable répondait que malheureusement la rencontre n’avait pas eu lieu – avec le texte, s’entend. Il ne fallait pas se décourager pour si peu : si ce n’était lui, ce serait un autre.

Entendant qu’on publiait un manuscrit sur mille, l’écrivain maudit mit au point sa martingale : envoyer mille fois son manuscrit, à mille éditeurs différents. Au bout du millième, et de longs cheveux blancs, la rencontre promise eut lieu : c’était écrit dans la lettre, en toutes lettres justement.

L’éditeur se rendait au rendez-vous, quand le réduisit en purée, bêtement sur son chemin, un piano tombé du cinquième étage, propulsé depuis un appartement cossu par un aspirant virtuose qui pilonnait si bien du Liszt que les roulettes du Steinway s’activèrent, et prirent tremplin par la porte-fenêtre, sur une large planche adossée à la rambarde dans l’attente sans doute d’un quelconque bricolage ; dommage, et le Steinway vol-plana, ou du moins chuta libre.

C’était la rencontre d’un éditeur avec un piano. Une chance sur combien ?