Sauce piquante

Il y a de ces situations qui, faisant jouer quelque aspect indéfinissablement pathétique, font éprouver une peine absurde, voire même quand s’y mêle un soupçon de dégoût, de la pitié.

Ainsi de cette pizzeria fantomatique du marché couvert, échouée dans une rue aveugle, où je viens chercher une pizza tous les trente six du mois, et de son propriétaire au sourire dépressif, parmi le formica désert, qui invitant le client à piocher lui-même dans les sachets de sauce piquante, dit invariablement : « Mais vous connaissez la musique ! », forçant ainsi la complicité de l’habitude dans une formule usée jusqu’au trognon, refrain gluant qu’on sait répété dix mille fois à la lettre, à chaque fois qu’on lui emporte une pizza, et qui encore après ça se voudrait chaleureux et spontané, plus value aimable des échanges quotidiens entre commerçants et clients.

Et bien que ne le consommant jamais, je prends alors un sachet qui va finir à la poubelle, comme pour ne pas lui faire de peine, et maintenir vive l’illusion que passe encore le courant commercial, qu’il a toujours la main, que nous restons unis lui et moi dans la sauce piquante et sa petite musique bien connue de self service. Vilain snobisme de ma part ?