Du « lifestyle influencer »

Le lifestyle influencer — qui s’octroie lui-même volontiers ce titre — est un nouveau prototype humain poignant avec l’âge digital-communicationnel, réalisant l’hybride un peu bâtard entre la vedette professionnelle et le pékin lambda.

Son aire d’expertise publique, au sujet de laquelle il publie sans relâche sur son blog, c’est le lifestyle, soit l’accessoirisation du quotidien — la mode, la déco, la cuisine — élevée au rang de vision du monde, de principe transcendant, comme un cogito couteau-suisse déclinable à toutes les sauces : Je brunche donc je suis, je m’habille trendy donc je suis, je fais de la glisse urbaine éco-mobile en gyroroue donc je suis, j’aménage mon loft donc je suis… Le lifestyle — enfants et animaux domestiques trop choupinous compris — comme actualisation dernier cri de l’humaine raison d’Être.

Influencer, parce qu’il documente rigoureusement sa vie en ligne en fignolant sa photogénie, et que le moindre de ses gargouillis, le moindre de ses états d’âme en temps réel sur les réseaux est repris, amplifié, célébré par des centaines, des milliers, voire des dizaines de milliers d’adeptes. Influencer, parce qu’il est sponsorisé par les marques en tant que Tête de Gondole, apôtre du Bon Goût, de la Nouveauté et du Fun, prescripteur performant auprès de ses fidèles. Sa vie mise en vignettes, littéralement découpée en rondelles, sous-titrée par des mots clés qui ne relèvent plus d’un langage articulé mais font purement office de logotypes brandis comme signes de reconnaissance entre semblables ; son simulacre de vie, donc, est comme un catalogue marchand : il pue la mort sur papier glacé.

Cela tient sans doute à une alchimie paradoxale, que d’être massivement suivi. Pour sortir du lot débitant pieusement sa vie en ligne dans l’anonymat complet, le lifestyle influencer soucieux d’élargir toujours son audience doit se bâtir l’image la plus consensuelle et fédératrice possible — celle, par exemple, de la girl next door — tout en cultivant un discours d’authenticité, d’originalité, glorifiant l’exceptionnalité de chaque individu.

Sorte d’avant garde à l’usage des péquenots, les lifestyle influencers sont les soldats zélés de l’uniformisation des modes de vie. Il faut voir l’esthétique sordide qu’ils nous concoctent : leur manie hygiéniste de l’épure scandinave, du minimalisme et des couleurs pastel dépressives, leur prétention morbide à photographier sans cesse des natures mortes  — une corbeille de fruits sur une table, hashtag Rubens —, à cadrer tout détail qui leur semble joli, fut-ce un carré de plafond blanc, l’esthétisation fallacieuse d’objets creux, la momification numérique des corps et des visages, cette terreur indécente de la mort, cette coolitude au formol, cette tyrannie des gueules figées, cet alibi d’art pour justifier l’étalage pathologique de pulsions d’achats, m’évoquent un futur glacial de sanatorium.