L’Europe comme réalité virtuelle

Cool Memories III (1991-1995), Jean Baudrillard

« L’Europe — le type même d’événement contemporain: fantasmagorie sous vide. Elle n’aura eu lieu ni dans la tête, ni dans les rêves, ni dans l’inspiration naturelle de qui que ce soit, sinon dans l’espace somnambulique de la volonté politique, des dossiers, des discours, des calculs et des colloques — et dans la synthèse artificielle de l’opinion qu’est le suffrage universel sévèrement orienté et contrôlé en fonction de l’idéalisme rusé des chefs et des experts. Continue reading →

Tautologie publicitaire

Il existe un type bien identifiable de publicité tautologique : elle se présente généralement comme une longue succession de plans sans rapport, censés sublimer toutes les situations de la vie, soutenus par une charmante rengaine d’électro-pop easy listening, entraînante ou mélancolique. Elle nous dit vous êtes comme ci, vous êtes comme ça, vous faites ceci, vous faites cela, et nous représente à tous les âges d’une vie parfaite, conforme à tous les critères admis de réussite et de bonheur Continue reading →

L’alcool

La pornographie, Witold Gombrowicz

« L’alcool. La vodka. Enivrante aventure. Aventure comme un alcool — un grand verre et puis un autre — mais cette soûlerie était une pente glissante, à tout bout de champ on risquait la chute dans la saleté, le dévergondage, la boue des sens. Mais comment ne pas boire ? La boisson était devenue notre hygiène, chacun buvait comme il pouvait, quand il pouvait, et moi aussi — j’essayais seulement de sauvegarder les restes de ma dignité en conservant dans la beuverie l’air d’un savant qui poursuit ses recherches en dépit de tout, qui se soûle pour chercher. Je cherchais donc. »

Philosophe de l’impensé

Le philosophe trouvait de l’impensé partout : c’est qu’il était sans doute, conclut-il, le seul homme à penser. D’où découla l’ambitieuse hypothèse qu’à part lui, les hommes, qui longtemps s’étaient crus hommes, n’étaient qu’au mieux des singes. S’ensuivit l’impensable, qu’il s’empressa de formuler : de lui-même, cela ne faisait rien moins que Dieu.

Substance perdue

L’Homme unidimensionnel, Herbert Marcuse

« Madame Bovary, le roman de Flaubert, se distingue des autres histoires d’amour tristes de la littérature contemporaine, en ce sens que le vocabulaire que Madame Bovary utilise dans sa vie quotidienne contient encore des symboles d’héroïne, en ce sens qu’elle lit des histoires qui contiennent encore des images d’héroïnes. Continue reading →

Discorde nationale autour des funérailles à Johnny

Après pour ou contre Charlie, ce fut pour ou contre Johnny, à la suite de quoi il fut décidé que toute polémique sociétale aux motifs trop obscurément emberlificotés serait désormais affublée d’un prénom qui en simplifierait radicalement l’énonciation. Qu’il s’agisse de l’abaissement des charges patronales ou des magasins ouverts le dimanche, on s’affirmerait désormais pour ou contre Martin ou Kevin. Continue reading →

Mother! de Darren Aronofsky

(Spoiler alert !)

Sous prétexte d’allégorie baroque, sans trame ni contexte, sur les dommages collatéraux de l’égoïsme, incarné-là par le Génie Littéraire (sic) sous les traits granitiques — profil orthogonal de statue grecque — d’un Javiem Bardem outrageusement mâle, baudruche enflée de testostérone, le film se vautre gratuitement dans une putasserie sordide. Continue reading →

Ailleurs

De l’inconvénient d’être né, Emil Cioran

« Le même sentiment d’inappartenance, de jeu inutile, où que j’aille : je feins de m’intéresser à ce qui ne m’importe guère, je me trémousse par automatisme ou par charité, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui m’attire est ailleurs, et cet ailleurs je ne sais ce qu’il est. »