Entretien

Un entretien d’embauche en Macronie (2/4)

Episode 2 : “Les trois sphères du moi”

 

Résumé de l’épisode précédent : Où le narrateur est « chassé » par un recruteur, puis lit le blog de la dirigeante de PME qu’il est censé bientôt rencontrer.

On y apprend, dans divers billets au lyrisme ésotérique, sorte de prose managériale à la gloire de sa propre méthode de développement personnel, que la dirigeante de la PME, à la différence de ses congénères en représentation permanente, préfère « être dans l’être » abus chronique de répétitions paresseuses — et se donner « la liberté d’être congruante (sic) à chaque moment » pour aligner « ce que je suis, ce que je dis, ce que je fais, les trois sphères du moi […] au service de ma mission de chef d’entreprise ».

La coquille a la malheur de souligner l’adjectif « congruente », atroce en français, qu’on dirait employé ici tel un anglicisme œcuménique, évocateur d’harmonie et de cohérence, insufflant un peu de yoga au management, dans une tautologie très premier degré condensable en l’équation Moi = Moi. Le style, gloubiboulguesque à souhait et parfaitement conforme à l’air du temps, se veut pourtant « écrit » ; il a même sa petite prétention symbolique, comme en témoigne l’allégorie poussive des « trois sphères du moi », que sous-tend quelque psychologie de bazar, quelque fumeuse théorie de la libération de soi déclinable en bullet points. Mais revenons au texte :

« Car oui, j’invente beaucoup. […] J’ai eu à inventer ma vie et ma carrière. Dans le mot invention il y a la notion d’ouverture et d’imaginaire. Un peu comme si l’aventure sans arrêt nous appelait. Inventer c’est se jeter dans l’inconnu avec courage, énergie et créativité. Je dis à mes collaborateurs, aux candidats : inventez ! Ici point de job description ou de moule dans lequel se fondre, je ne lis pas les CV et l’égrenage des expériences professionnelles ne m’intéresse pas. […] Il faut inventer une relation au réel, au client, au sujet. Inventer avec ce que l’on a au fond de soi, un savant mélange d’intuition, d’imagination, de compétences et d’adaptation au réel. »

C’est la quintessence de la sornette performative qui escamote la réalité odieusement prosaïque de l’entreprise — des histoires de sous, rien que des histoires de sous — au profit d’une faribole mystique célébrant l’entrepreneur comme artiste héroïque de sa propre vie. C’est l’injonction existentialiste qu’infiltre, dévoie, dévore de l’intérieur le dogme néolibéral de l’être augmenté s’auto-créant selon son bon plaisir.

D’un côté, cette mixture indigeste m’inspire une méfiance naturelle ; de l’autre, nécessité faisant loi, il me faut bien jouer à y croire, sans quoi je n’aurai pas la moindre chance de faire bonne impression en entretien. J’essaie donc naïvement de me convaincre que cette métaphore « artiste » de l’entreprise, aussi inepte soit-elle, a pour elle au moins le mérite de la bienveillance et de la sincérité. Également influencé par les mots du recruteur qualifiant mon profil d’« atypique » — comme on le dit à la télé des appartements mal foutus, invendables ; expression que j’aurais dû considérer depuis le début de mauvais augure — je rôde en moi-même mon discours avec la conviction qu’il s’agira d’apparaître authentique avant tout.

 

À suivre : l’entrée dans l’arène…