Macronie 3

Un entretien d’embauche en Macronie (3/4)

Épisode 3 : Alerte rouge

 

Résumé de l’épisode précédent : Où le candidat s’alimente d’une prose indigeste en attendant qu’on le rappelle.

Enfin, après deux semaines, la dirigeante me contacte pour fixer rendez-vous, sous-entendant que le recruteur y a insisté auprès d’elle. Mauvais augure, mais je ne m’en formalise pas. Le recruteur m’appelle à son tour pour me dispenser ses dernières recommandations et la tonalité a changé, imperceptiblement le profil « atypique » a perdu de sa superbe, la dirigeante trouve à redire à mon cursus, il me faudra résolument convaincre ; de premier postulant, je suis clairement rétrogradé outsider. Très mauvais augure, mais je passe outre, ramolli, attendri à force d’expectative, et je m’efforce plutôt d’adapter mon discours à l’aune des ces confidences de dernière minute. Retournant chercher des informations sur le site de l’agence, je m’aperçois que la photo du seul homme de l’équipe a disparu, et j’en déduis qu’entre temps, il s’est fait virer. L’effectif est maintenant 100% féminin : m’enverrait-on à ma perte en terre hostile d’Amazones ?

Jour J, heure H, l’entretien démarre. Face à moi, la dirigeante, crinière quadra flamboyante donc, flanquée d’une femme obèse à l’air peu avenant, que le recruteur m’avait pourtant vantée comme étant « très sympathique ». L’entretien démarre sur les chapeaux de roue, car la première question consiste en fait en un piège dans lequel je tombe à pieds joints, pauvre et bête de moi ; elle me propose de commencer comme je veux, soit en prenant la parole, soit en la lui laissant. Une alerte rouge en moi s’enclenche, l’intuition d’un danger que je n’arrive pas à interpréter correctement ; tout à l’idée de me montrer proactif, trop pressé peut-être de débiter le discours ressassé dans l’attente, je m’accroche aveuglément à la mauvaise option et je prends la parole pour me présenter, quand tous les signaux auraient dû m’inciter à céder à la patronne la priorité qui doit lui revenir en toutes circonstances. Était-ce de ma part un auto-sabordage suicidaire ? Allez savoir, mais je comprends vite hélas que j’ai pressé le mauvais bouton, et la patronne lâche littéralement les chevaux, comme confortée d’emblée dans quelque préjugé hostile qu’elle aurait conçu contre moi.

Je suis criblé de questions agressives, elle interrompt chacune de mes phrases. C’est un interrogatoire à charge, elle cherche ouvertement à me coincer, traquant la moindre trace d’incohérence, passant du coq à l’âne sans m’écouter, dénigrant ligne à ligne mon parcours. Au contraire de la méthode prônée sur son blog, comme quoi elle ne prendrait pas la peine de lire les CV car chez elle, « point de moule dans lequel se fondre », elle connaît le mien par cœur. Elle s’applique en fait à disqualifier nos points communs d’entrepreneurs autodidactes — elle aussi est « atypique » — pour démontrer en filigrane que nos états de service respectifs sont comme le jour et la nuit. ELLE dirige de main de maître une JEUNE agence au succès foudroyant, c’est une lionne ; JE bricolais dans mon coin une PETITE agence au développement bringuebalant, je suis à peine une taupe. Elle n’arrête pas de me renvoyer mon profil « atypique » à la figure, affirmant qu’elle recherche quelqu’un du « sérail », et je comprends que, toujours à rebours du prêche hypocrite de son blog, elle ne rêve que de débaucher une pointure chez les leaders du marché. Je n’ai aucune renommée à faire valoir, je ne l’intéresse pas et j’en viens même à me demander pourquoi elle a consenti à me rencontrer ; peut-être pour le seul plaisir du jeu de massacre. Adieu le feeling humaniste, j’ai face à moi une manager Fouettard, une maîtresse domina adepte de l’entretien sadique. À côté d’elle, sa collègue est muette comme une carpe, l’œil méchant.

 

À suivre : le dénouement