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Un entretien d’embauche en Macronie (4/4)

Épisode 4 : Le théorème de Debord

 

Résumé de l’épisode précédent : Où l’entretien commence mal.

Il me faut bien avouer que je ne suis pas convaincant. Pris de court, la repartie plate, je me laisse chahuter, réduire à mes compétences techniques, ravaler au rang de grouillot logistique. Comme j’ai parlé le premier — erreur tactique aux conséquences lourdes — je reste un temps tributaire de la description que le recruteur m’a donnée du poste, description erronée bien sûr dont les approximations me valent encore quelques sarcasmes, car les recruteurs sont des jean-foutre, des ronds de cuir tirant leur rente des grandes chaises musicales entre cols blancs. Aucune chance de m’en sortir : même quand nous disons la même chose, elle est persuadée que dans sa bouche c’est grandiose, et dans la mienne, minable. À mesure que je me fais enfoncer, je ne trouve plus à opposer pour ma défense qu’un demi-sourire ironique, ainsi qu’un calme à toute épreuve.

Car, m’explique-t-elle après vingt bonnes minutes, un véritable « DirCli » — comprendre « Directeur de Clientèle », l’intitulé du poste — n’aurait jamais pris la parole en premier quand elle m’en a laissé le choix ; ainsi se referme sur moi la mâchoire du piège. Le métier d’un « DirCli », poursuit-elle, c’est d’abord d’écouter son client. Elle a donc déduit du test que je n’avais pas la vocation, pas le métier dans le sang et c’est ce qui, confirmant ses préjugés, m’a condamné avant même que j’aie commencé. Eussé-je alors réagi comme il fallait qu’elle m’aurait peut-être accordé l’entretien version soft.

En revanche, elle me verrait bien chef de projet, et ça tombe bien puisqu’elle en cherche un ; soit un poste très junior au regard de mon expérience. C’est le coup de grâce. Jubilant, toute mauvaise foi apparente, elle se défend de me faire là une proposition au rabais : suis-je au courant qu’aux États-Unis, les chefs de projet sont « les véritables chefs d’orchestre » de l’agence ? Que même passé quarante ans, on n’y exerce encore cette fonction ? En France, on aime bien brandir des références bidon aux States, pour faire avaler des couleuvres. Mais, me demande-t-elle, serai-je seulement capable de supporter une hiérarchie contraignante, après avoir été mon propre patron des années durant ? Et serai-je prêt à faire d’importantes concessions salariales ? Pressé désormais d’en finir, je la laisse dire, et nous concluons l’entretien en jouant ensemble à faire semblant de considérer comme envisageable son intolérable proposition.

Cette petite mésaventure me semble bien illustrer la béance irrémédiable qu’a creusée l’idéologie managériale entre le discours (le blog) et l’agir (l’entretien), la dissonance cognitive automatique qu’elle instaure entre le dire et le faire, entre le signifiant et le signifié, dont le rapport n’est plus d’identité, mais d’antithèse. On se prévaut des meilleures intentions théoriques pour justifier des comportements infects ; dépouillés de leur sens, les mots n’engagent plus à rien. Ils signifient directement le contraire de ce qu’ils promettent, servant ainsi d’alibi sans scrupule aux saloperies en acte. On en revient toujours à Guy Debord subvertissant Hegel dans La Société du spectacle : « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux ». Ainsi ris-je en mon for intérieur quand la dirigeante à crinière me vante, dans la novlangue officielle, sa pratique d’un « management bienveillant ».

Sans moi !