Raconter une histoire

Manifeste

10 juin 2020

Raconter

Épisode 8/8

Résumé de l’épisode précédent : où l’auteur s’en prend aux algorithmes.

Mais — assez cogné. Si tant est qu’on me lise, je n’échapperai pas à la critique : « Stratégie de distinction ! Comme Gombrowicz ! Comme tout le monde ! » — opposera-t-on à ma thèse illuminée. Comme Gombrowicz, peut-être ; comme tout le monde : sûrement pas. Car ici je prêche pour moi seul — alentour, aucune chapelle à défendre, aucun mouvement, aucun cénacle — mon désert ; une affaire entre mon lecteur virtuel, la littérature et moi.

Bien sûr, vue de l’extérieur, ma quête de crédibilité passera moins pour une revendication fondée qu’un délire mégalo d’hurluberlu. Après tout, pourquoi ne devriez-vous pas vous en remettre au verdict des éditeurs, ces professionnels assermentés ? N’est-il pas paradoxal de défendre une vision élitiste de la littérature, et de prétendre dans le même temps s’affranchir des mécanismes officiels de sélection ? Et si j’étais simplement aveuglé, comme tant d’autres, par un rêve d’ambition obsolète, un romantisme ringard, fantasmant la gloire et le prestige social attachés à la figure archétypale du romancier, alors même que celle-ci est maintenant largement dissoute dans le grand bain relativiste du « tous écrivains » ? À quoi bon vouloir être écrivain quand l’écrivain n’existe plus, si ce n’est sous la forme d’une marchandise en série ? Ne devrais-je pas plutôt faire des papouilles à tous les pseudo-écrivains de la place, dans l’espoir qu’à mon tour ils me cooptent ?

C’est peut-être justement parce que ça n’a plus aucun sens que ça m’est devenu absolument vital — donner de la voix dans le vide.

Ici plaidera en ma faveur un sentiment naïf : une humble dévotion à la littérature. Je ne prétends pas la démystifier ni la déconstruire, la dépasser ni la transformer, la sauver ni la révolutionner — autant d’autoroutes archibondées — ni n’ai la manie de déboulonner mes admirations ; dans l’ombre de son patrimoine immense, je suis infime, et lui rends avant tout grâce de nous léguer une source de joie si riche et si profonde qu’elle peut justifier à elle seule qu’on endure jour après jour l’absurdité de l’existence. Accompagné de la littérature, je n’aurai pas vécu en vain, et pourrai renchérir sur la célèbre formule de Nietzsche : « Sans musique ni littérature la vie serait une erreur »[1].

Quant à la singularité de ma vocation, elle est d’autant moins douteuse que je suis un outsider complet : je n’ai pas fait Lettres ni Sciences Humaines, ni même « Info Com » ; je ne suis pas professeur ni universitaire, je ne suis pas traducteur, ni éditeur ou journaliste, ou que sais-je encore. Je ne suis pas de ces corporations habituellement liées, plus ou moins étroitement, au marché de la littérature.

De mon autodidactisme découle peut-être, allez savoir, une approche rétive à tout esprit de sérieux — je suis plus artisan qu’artiste. Car dévotion ne signifie pas soumission, à tous les snobismes notamment — pourtant d’avance caduques depuis Dada, Artaud, Joyce ou Beckett… — qui voudraient nous rendre la littérature incomestible. Ainsi mon premier mobile, lorsque j’écris un roman, est-il de raconter une histoire. Une histoire d’accord, me direz-vous, à condition qu’elle soit déstructurée, ou cubiste, ou rhizomique, à tout le moins sibylline ? À moins que ce ne soit un concept expérimental, sans personnage, par exemple, ou sans intrigue ? Ou bien : une histoire qui s’affranchirait des barrières du langage, peut-être ?

Rien de tout cela ; je raconte une histoire. Avec une particularité toutefois : le libre exercice de l’imagination. C’est-à-dire que, à rebours de la fumeuse injonction contemporaine au réalisme sociologique, à l’effet de réel à tout prix, et fidèle en cela aux courants disparates ayant présidé à mon éveil littéraire — polar « fantastique » à la Sherlock Holmes, répertoire dystopique et d’anticipation, facéties façon Boris Vian ou Marcel Aymé, outrances baroques du réalisme magique, dédales kafkaïens et moulins donquichottesques — je m’autorise à faire reposer ma trame narrative sur des ressorts invraisemblables que je m’applique néanmoins à dépeindre le plus vraisemblablement possible. C’est d’ailleurs sans doute cet étrange alliage de réalisme et d’affabulation qui me pénalise lourdement auprès de ces chers éditeurs, n’aimant rien moins que de ne pas savoir sur quelle chaise poser leur cul.

Particulièrement, Jouvence, le roman que je me propose aujourd’hui d’éditer à compte d’auteur, est bâti comme un château de cartes, un édifice précaire, mais hardi, ne tenant qu’à un fil, s’étoffant sans flancher jusqu’à sa pointe ultime, et l’effondrement inéluctable qui s’ensuit, d’une pichenette — patiente élaboration d’une construction imaginaire à seule fin de sa destruction et son gaspillage : sorte de potlatch[2] littéraire.

Ces manières tendent à classer mon travail parmi la littérature de genre, et à juste titre, puisqu’il puise pour partie sa matière dans un bric-à-brac de références potaches, ne reniant ni la truculence de Fluide Glacial ni l’hémoglobine de série B. Mais je revendique également mon inscription dans la tradition de la littérature intégrale telle que j’ai tenté de la caractériser, qui n’est pas affaire de pureté artistique ni du bon maniement des figures imposées pour atteindre à la Grandeur, comme ce serait plutôt le cas de ce qu’on appelle prétentieusement « littérature blanche », homologuée « Galligrasseuil », mais plutôt d’adéquation, ou du moins d’équilibre entre l’intention esthétique — intégralement littéraire — émise par l’auteur et sa réception par son destinataire — le lecteur. Hélas, sans lecteurs[3], si je puis affirmer l’authenticité de mon intention, je ne puis me prévaloir de sa bonne réception. Certes, à en croire les éditeurs qui refusent mon manuscrit, il ne m’en a pas été jusqu’ici donné quitus ; mais c’était à partir d’une lecture biaisée car d’abord assujettie, quoi qu’on en dise, aux jugements extralittéraires : préjugés privés, prescriptions tendance et arrière-pensées commerciales. Au diable donc les éditeurs, vous voici directement destinataire de mon va-tout.

Ultime confidence : un second mobile m’anime, corollaire de mon penchant pour le burlesque, c’est l’humour, tel que pouvaient le pratiquer Jarry ou Courteline, et qui, malheureusement, n’a plus souvent bonne presse en littérature ; l’heure, grave, n’est pas à la rigolade. Il conviendra mieux à l’écrivain, pour se faire remarquer, de jouer l’atrabilaire, l’œil et le cheveu fous, reclus en quelque altière retraite, noircissant de mépris ses cahiers, jetant des cailloux à la ronde. L’un d’eux par exemple, aimant à dénigrer Éric Chevillard sur Twitter, à qui j’objectai prudemment un jour qu’il s’agit tout de même d’un auteur prodigieusement drôle et inventif, dont on ne saurait à ce titre compter l’œuvre pour rien, me répondit alors sèchement : « Son ricanement m’insupporte ». Jamais le mot de « ricanement » ne me serait venu à l’esprit pour qualifier l’humour d’Éric Chevillard : mais n’était-ce pas là plutôt son contempteur qui en manquait cruellement, d’humour ?

Triste carence ! Au bout du compte et de toutes les utopies, que nous reste-t-il à part le rire ?

Ainsi, cher lecteur, compté-je bien te faire rire, si d’aventure il t’arrive de lire mon roman. Et d’ailleurs, puisque tu es parvenu jusqu’ici, comment n’en aurais-tu pas envie ?

 

[1] « Sans musique la vie serait une erreur » Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles, Maximes et pointes, aphorisme 33, traduction Henri Albert (Collection Carnets aux éditions de L’Herne)

[2] Au sens de « dépense pure », de consumation somptuaire de ce qui a été accumulé, comme pouvaient l’interpréter des penseurs comme Georges Bataille ou Jean Baudrillard à partir de la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss, sens utile à leurs menées métaphysiques mais forcément réducteur au regard des réalités ethnographiques, autrement contrastées, du potlatch tribal.

[3] Du moins, sans lecteurs autres que ceux parmi mes proches

 

Last modified: 25 septembre 2020