Futur

Littérature du futur, ou le règne de la quantité

Résumé de l’épisode précédent : Où l’auteur éreinte un peu, entre autres, le pape français de « l’écriture sans écriture ».

Il se veut d’ailleurs à la pointe de la technique mais apparaît dépassé. Plus jeunes et baignant dans le code, ses émules rendent enfin pleinement effectif le concept d’« écriture sans écriture », grâce aux algorithmes.

Au stade élémentaire, leurs initiatives consistent en des « bots », des programmes artisanaux qui vont puiser aléatoirement, au sein de ressources textuelles déterminées, des membres de phrases pour les associer comme accidentellement, avec l’intelligence suffisante pour garantir un agencement correct et lisible au tout premier degré — c’est du moins ainsi que je me les représente. Quelques mordus bricolent donc sur Twitter une foultitude de bots malicieux qui débitent des énoncés absurdes à heures fixes, qui génèrent de faux synopsis à la façon de Lovecraft, emboîtent des syntagmes piochés dans La Recherche, remixent La Fontaine, Mallarmé et bien d’autres, mais aussi qui mélangent des intitulés d’annonces d’emploi, des recettes de cuisine, des avis en ligne, qui jouent sur des expressions toutes faites, les mots du dictionnaire ou certains champs lexicaux. Le résultat est toujours saugrenu, souvent drôle, saisissant parfois — quand, une fois sur mille, la parodie se fait plus vraie que nature — mais le caractère anecdotique du principe répétitif s’impose très vite : le gadget lasse.

Série d’estampes gravées par Érik Desmazières, inspirées de La Bibliothèque de Babel (Jorge Luis Borges)

Des initiatives plus ambitieuses laissent songeur, comme cette vertigineuse Bibliothèque de Babel qui tente de concrétiser la célèbre nouvelle de Borges sous la forme d’une base de données en ligne contenant virtuellement tous les livres possibles[1] — étant fixé par principe dans le texte original que chaque livre de la bibliothèque compte 410 pages de 3200 caractères — soit toutes les suites de caractères permises par la combinatoire de l’alphabet dans les limites de ce volumineux gabarit. Cela représente un nombre fini de livres, formulable certes en termes mathématiques mais immense, « inimaginablement plus grand que le nombre d’atomes dans l’univers observable » d’après Wikipédia, au point que si on le calculait, le nombre s’alignerait en 1 800 000 chiffres. La puissance actuelle de notre informatique échoue encore à matérialiser exhaustivement une telle multitude d’éventualités. L’inventeur du programme, Jonathan Basile, a donc dû réduire le périmètre de l’expérience en se bornant à simuler toutes les pages de 3200 caractères possibles (et non pas tous les livres de 410 pages comportant 3200 caractères), ce qui n’en donne pas moins un résultat stupéfiant : ainsi peut-on copier, dans le moteur de recherche de la bibliothèque en ligne, la tirade de Cyrano, une réplique des Bronzés, un slogan de lessive, une décision de justice, ainsi peut-on fantasmer la nécro de ses rêves ou improviser un cadavre exquis pour les retrouver à tous les coups déjà écrits, déjà prévus, au milieu de l’un des innombrables tomes occupant l’un des innombrables rayons de la quasi-infinie bibliothèque, perdus comme tous les textes existants et à venir parmi la masse des séries de lettres insensées formant l’écrasante majorité statistique des combinaisons potentielles[2].

Prenons maintenant une phrase d’un texte classique — « Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui palpitaient au vent, derrière elle » [3] — et à l’aide de Google Translate, passons-la du français au russe, puis du russe à l’italien, puis de l’italien au japonais, pour revenir enfin au français par l’intermédiaire de ces trois autres langues  — « Derrière elle se trouvait un large chapeau de paille avec un ruban rose qui flottait au vent » : avouez que c’est cocasse. D’après ce que j’ai compris, c’est peu ou prou l’exercice — une boucle de traduction algorithmique en quatre langues successives pour aller cette fois de l’anglais au français — auquel se livre en ligne l’écrivain Guillaume Vissac à partir de Jane Eyre de Charlotte Brontë, dont il transforme ainsi les chapitres — non sans retravail a posteriori, insérant ici ou là des expressions futuristes comme « intelligence artificielle » ou « camouflage optique » — pour nous livrer selon ses propres termes « un récit robotique » ou encore « un roman steampunk » issu « d’une collaboration algorithmico-humaine » : nouvel avatar, donc, de la littérature du futur. Ce ne serait là « ni une traduction ni une réécriture », et pourtant on ne peut s’empêcher de se demander à quoi pourrait bien ressembler l’opération qui mène de « contented, happy, little children » à « petits enfants heureux et heureux de l’être », si ce n’est justement à une traduction doublée d’une réécriture. Il y a sans doute là une besogne laborieuse autant qu’un honorable passe-temps, mais sans grand rapport il me semble avec la création littéraire, si ce n’est un rapport de défiguration. Cette robotique algorithmique, ces concepts dopés à la technologie, gros comme des dents creuses[4], masquent mal le faible intérêt que présente pour le lecteur la nouvelle version obtenue, où l’on perd le style original sans rien gagner en échange. Et si c’est bien là l’avenir qu’on nous concocte, le nec plus ultra de l’innovation formelle, nous sera-t-il bientôt devenu indifférent de lire, plutôt qu’un texte original, sa version trafiquée au petit bonheur la chance des algorithmes ?

Délire d’initié

Il y a derrière ces manipulations d’apprenti sorcier une culture ascendante du pastiche mécanique, de la prolifération incontrôlée du répertoire littéraire par le truchement arbitraire d’opérations logiques, de l’interchangeabilité absolue des mots réduits à leur seul signifiant, selon une théorie froidement technicienne qui ratifie le règne de la quantité, et que justifie une rhétorique verbeuse et boursouflée, sans autre fin que son propre bavardage. Cette approche quasi mathématique du texte, aujourd’hui décuplée par le potentiel informatique, Witold Gombrowicz la considérait à l’œuvre dès l’Ulysse de Joyce, ainsi qu’il l’affirma dans son journal comme dans l’un de ses tous derniers entretiens, donné en 1967 et en français (avec son délicieux accent), déclarant Joyce comme son « ennemi mortel » (« Maudite engeance de Joyce ! » écrit-il dans son Journal en 1964[5]) — selon la tactique hautement Gombrowiczienne consistant à taper sur un géant  pour mieux se hisser à son niveau — contestant sans ambages son apport, qualifiant Ulysse[6] d’illisible et considérant que, dans son sillage, « la littérature moderne devient chaque jour plus ennuyeuse et que c’est aujourd’hui le danger principal, la question la plus importante qui se pose. La littérature doit retrouver son charme, sa poésie, sa passion, toutes ces choses-là qui ont fait d’elle une chose attractive, […] qui lui ont donné pour ainsi dire le sex appeal […]. Hélas, la tendance moderne, c’est tout le contraire et je crois que c’est justement Joyce qui est le coupable principal de cette évolution désastreuse. »

Cette polarisation scientifique à outrance des enjeux littéraires, soit le rabougrissement consciencieux de leur horizon, achoppe inévitablement à sa propre insignifiance de récréation platonique entre adhérents, de « réjouissance solitaire »[7] parfaitement hermétique au commun des mortels. La tendance dernier cri à « l’écriture sans écriture », dont les manifestations protéiformes parfois même s’ignorent, a beau se persuader qu’elle accouche là d’une innovation majeure, comme générée spontanément en résistance à la massification — et sa corolaire médiocrité — de l’industrie éditoriale, qu’elle repousse les frontières de la littérature en endossant le rôle subversif dévolu à toute avant-garde, à l’évidence elle échouera toujours à séduire au-delà du cercle des partisans qui se complaisent à la décoder entre-soi, parce qu’elle professe une écriture désincarnée, un langage anonyme condamnant le lecteur lambda à s’ennuyer ferme, et à bâiller en douce. Car si l’écrivain ne doit s’interdire aucune forme, aucun procédé, aucune audace, aucune opacité même, c’est en tant que celle-ci lui permet, au bout du compte, d’intensifier la singularité de son registre tout en maintenant vive l’ambition de séduire le lecteur, d’inventer les moyens, si détournés ou insensés qu’ils paraissent, de l’affecter en profondeur, quand bien même cela nécessiterait de la part de ce dernier, pour peu qu’il en eût le désir, un effort personnel réciproque d’attention ; un lecteur virtuel, fantomatique certes, introuvable peut-être, à la fois général et particulier, initié et profane — un point de mire sans lequel la création littéraire n’a plus de sens ; et pour l’atteindre, le débusquer, l’écrivain élabore des systèmes d’attraction et des jeux de séduction, selon le principe hautement instable que Jean Baudrillard opposait radicalement à la logique écrasante de la production et du chiffre, un principe dont l’on déduira qu’est digne d’être écrit-pour-être-lu, non pas ce qui se contente d’être strictement lisible, mais ce qui exerce en souterrain une forme autonome de fascination sensible. Une littérature techniquement exigeante ne doit pas négliger pour autant l’ambition de séduire ; c’est même sur le fil de ce paradoxe qu’elle doit se tenir en équilibre.

Le tripotage intellectif de private jokes entre insiders, de références cryptiques et de systèmes sous contraintes résulte en une sophistication excessivement artificielle, réservée de ce fait aux seuls adeptes de la discipline, ceux qui pareillement s’adonnent avec persévérance, armés de leurs calculateurs, aux mêmes genres de casse-tête ; soit forcément des écrivains putatifs du même tonneau, tels des contributeurs insatiables de la bibliothèque infernale de Borges. Au prix de quoi, le lecteur lambda a bel et bien disparu du paysage. Une conséquence, et non des moins fâcheuses, commune à toute posture trop élitiste par souci d’investir une position distinctive dans son champ, c’est l’esprit de sérieux assommant qui la plombe, jamais aussi pesant d’ailleurs que lorsqu’il se croit drôle. Ainsi s’instaure en ligne une communauté d’écrivains-confidentiels-pour-écrivains-confidentiels, au style austère, au diarisme maniaque (tendance making-of et coulisses tourmentées de l’écriture), et fonctionnant en vase clos, sur le même modèle de légitimation mutuelle qu’en paralittérature, mais cette fois sous les oripeaux de la recherche avancée. Derrière l’ouverture de façade — « tout est littérature » — se dévoile un club très fermé.

 

[1] « Tout ce qu’il est possible d’exprimer, dans toutes les langues. » Jorge Luis Borges, La Bibliothèque de Babel, Folio, traduction P. Verdevoye, Ibarra et Roger Caillois
[2] « Pour une ligne raisonnable, pour un renseignement exact, il y a des lieues et des lieues de cacophonies insensées, de galimatias et d’incohérences. » Ibid.
[3] Premier chapitre de L’Éducation sentimentale de Gustave Flaubert : « apparition » de Mme Arnoux
[4] Selon la fameuse expression de Gilles Deleuze à propos des « nouveaux philosophes »
[5] Witold Gombrowicz, Journal 1959-1969, Folio, traduction Dominique Autrand, Christophe Jezewski et Allan Kosko (page 432)
[6] Je dois préciser ici que je n’ai pas lu Ulysse. J’ai aimé le Portrait de l’artiste en jeune homme — de facture plus classique, accessible donc quoique austère, entré dans mon souvenir en résonance avec Tonio Kröger de Thomas Mann et Les Désarrois de l’élève Törless de Robert Musil — et j’ai assisté au théâtre, un jour, à l’interprétation du premier chapitre du délirant Finnegans Wake dans sa traduction (si l’on peut dire) française : performance électrisante de l’acteur déclamant un texte (si l’on peut dire) auquel je n’ai rien compris et dont je ne devais retenir qu’un mot, le lancinant riverrun…
[7] Selon les mots d’Albert Camus dans son discours de réception du Prix Nobel en 1957 : « L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. »