Hiéroglyphes

Découdre la langue

Est suspecte une maison d’édition qui convoque pour décrire sa ligne des géants par ailleurs tout à fait absents de son catalogue. L’une par exemple se réclame sans rire de Kafka, de Musil, de Gombrowicz, et même d’auteurs vivants, comme Chevillard, qu’elle ne publie pourtant pas. Comble du vice, elle glisse dans le tas les noms de quelques uns de ses poulains, comme on fourgue une vieille camelote sous emballage pimpant, ni vu ni connu j’t’embrouille.

Qu’à cela ne tienne, j’envoie mon manuscrit. Motivant quelques jours plus tard son refus, elle me dit privilégier la « fiction hors sol affranchie au maximum de référence historique et géographique ». Curieux de ce tout nouveau genre, le hors sol, je décide d’en lire un livre, choisi un peu au hasard parmi le catalogue de l’éditeur.

On n’a certes pas affaire à un manchot ; le style est sophistiqué, virevoltant d’incongruité, avec des mots rares à la pelle et des images énigmatiques qui sonnent poétique. Pourtant, on a beau s’astreindre à lire, les mots n’impriment pas, et aucun fil ne semble lier une phrase à l’autre : il en résulte une lecture mécanique, dénuée de sens et d’un ennui mortel, nulle part sauvée par la moindre fulgurance. On sent bien qu’on fait là mine de nous raconter quelque chose, mais on ne voit pas quoi, et sans doute l’auteur lui-même n’en a-t-il qu’une idée vague. Son truc, c’est justement de faire des mots un usage flou pour susciter des effets de style artificiels : pure poudre au yeux, du charabia qu’on fait passer pour du roman. Derrière la plume sibylline, on devine sans mal l’étudiant en lettres qui astique son nouveau joujou.

Le recours à Gombrowicz comme caution d’une telle ligne éditoriale paraît alors d’autant plus hors de propos qu’il a commis ce pamphlet amusant, Contre les poètes, où il étrille la posture céleste du poète qui cultive un style hermétique décodable uniquement par ses pairs pour dépeindre des élans grandioses sans fondement terrestre. Ironiquement, on pourrait même affirmer que ce qu’il reprochait alors aux mauvais poètes en particulier, et aux écrivains suffisants en général, c’était bien de s’adonner à la pratique coupable d’une langue hors sol.

Récitant un catéchisme éculé depuis au moins les surréalistes, notre avant-garde autoproclamée n’en finit plus de décréter l’intelligibilité ringarde. C’est qu’il faut « découdre la langue », « triturer le réel », « faire disparaître toute matière narrative » répètent à tue-tête ses manifestes théoriques, taillés dans le même amphigouri que ses livres.

On assiste finalement là au même phénomène qu’en art et musique contemporains : le commentaire auto-légitimateur prime, en ce qu’il est seul habilité à nous révéler le sens de l’œuvre. Qu’importe que celle-ci ne plaise pas au lecteur ? Le principal, c’est qu’on lui explique bien pourquoi elle doit absolument lui plaire.

De même que nous avons atteint la limite finie de la connaissance, dont il ne reste de mystère qu’à élucider l’origine du big bang, nous avons fait le tour de l’innovation artistique. Alors tout est bon pour se convaincre qu’il reste un dernier genre à inventer, et on écrit rigoureusement n’importe quoi en se donnant des grands airs.