Salon du Livre

Scandale au Salon du Livre

« Au diable les éditeurs ! » s’écrie soudain l’écrivain maudit, renversant son encrier. Puisque personne ne se décide à le publier, il se débrouillera seul, et il aura même budget illimité. Au diable les éditeurs ET l’avarice, donc !

Au boulot ! Il débauche d’abord un correcteur métronomique, puis confie la maquette au meilleur directeur artistique pour mettre finalement sous presse auprès d’un luxueux imprimeur français, optant pour un papier bouffant à fort grammage, le plus cher, ainsi qu’une couverture rutilante, estampage à chaud et vernis sélectif. Ce n’est pas tout, car il va lui falloir communiquer, sans quoi personne n’aura connaissance que son livre existe. Il échafaude une stratégie des plus ambitieuses : affichage sauvage et distribution de flyers par une troupe d’intérimaires, création d’un logo et d’une charte graphique pour un site Internet du type machine de guerre, avec e-mailing, vente e-commerce et solution avancée de Customer Relationship Management, investissement lourd aussi en encarts publicitaires dans la presse CSP+++ (Le Figaro, La Tribune, Les Échos) ; et tout le tintouin. C’est la valse des prestataires, l’écrivain maudit signe des devis à tours de bras, mais va-t-il s’arrêter là ? Certainement pas, car le clou du dispositif, c’est un stand au Salon du Livre de Paris dont la location vaut une véritable fortune, et pour lequel il commande un barnum sur mesure, des kakémonos himalayens et une table en bois massif où empiler ses livres.

Hélas, au plus fort du Salon, le scandale éclate. L’écrivain maudit n’a pas réglé le début du commencement de ne serait-ce qu’un acompte de la moindre facture, et pour cause : il est complètement insolvable. C’est une arnaque digne de Madoff : l’ardoise est monumentale, des clés sont mises sous la porte et des cordes passées au cou. Sous le murmure réprobateur du public, les agents le menottent et l’embarquent, laissant orphelines ses pauvres piles de livres, moins l’unique exemplaire déjà vendu, à sa mère venue exprès.

En cellule, coincé entre un dealer et un proxénète, l’écrivain maudit ricane : son roman n’était en fait que le plagiat mot pour mot d’un vieux livre oublié, et personne ne s’en est même rendu compte. Comme il les a bien roulés !