Coup de foudre à la station-service

L'écrivain maudit

23 décembre 2019

🎄🎅 NOËL ÉDITION SPÉCIALE 🎅🎄

L’écrivain maudit — divorcé depuis peu, avec trois enfants à charge dont tout de même deux hyperactifs, sa femme s’étant envolée pour la Californie au bras d’un fringant startuper de la Silicon Valley (corps de marbre et hâle d’or) — se trouve d’autant plus marri qu’il vient de se faire licencier du cabinet d’expertise comptable pour avoir, par mégarde, laissé traîner dans le rapport annuel remis à la SARL BIDULE un amusant pamphlet de son cru fustigeant avec force obscénités les innombrables tares de M. Jean Dupont, despote rapace, lubrique et ventru certes, mais néanmoins dirigeant de la SARL BIDULE, entrepreneur émérite et plus gros client du cabinet, peu porté par ailleurs sur l’autodérision.

Broyant du noir au volant de sa guimbarde, exaspéré par le chahut des garnements intenables à l’arrière (appuie-tête sans écran plat), scrutant paupières mi-closes l’autoroute noyée sous une pluie givrante, l’écrivain maudit goûte peu la perspective de passer Noël chez ses vieux, rabougris au fin fond d’un pays bourbeux.

Il décide de s’arrêter dans une station-service.

Alors qu’il s’apprête à s’emparer, fin gourmet au rayon des sandwichs en triangle, d’un maxi jambon-beurre-emmental (garniture généreuse), sa main effleure sans le vouloir une autre main, jolie celle-là, convoitant la même proie. Décontenancé, il bafouille des excuses symétriques aux excuses que lui adresse en même temps la femme titulaire du bras intempestif, puis chacun cède à l’autre avec cérémonie la priorité sur le sandwich — « mais je vous en prie » — « il est à vous » — « vous d’abord » — « je n’en ferai rien » — devant la vitrine alignant une dizaine de maxi jambon-beurre-emmental (garniture généreuse) rigoureusement identiques. Alors ensemble ils s’esclaffent, perturbant l’apathie du matin maussade, incongrûment complices sous l’œil soupçonneux des clients et des employés ; le courant passe. Badin, l’écrivain maudit se présente, « enchanté, écrivain dépressif au chômage, sur la route obligatoire des fêtes », et voilà qu’elle répond, rigolarde, « éditrice germanopratine, phobique des vacances en famille, pour vous servir » — ils sont faits pour s’entendre. A propos d’entendre, hélas, un affreux fracas anéantit le dialogue, l’écrivain maudit se retourne et : vision d’horreur. Ses enfants ont fait dégringoler les présentoirs chargés d’articles comme des dominos. Anarchie de ferraille enchevêtrée au sol où bondissent quantité de babioles dans toutes les directions. Il accourt, furax, sermonne les marmots, puis règle ses achats à la caisse tout penaud, se confond là aussi en excuses, proposant d’aider sans y croire, ce à quoi le caissier répond « pas la peine, ce n’est pas grave » — sans y croire non plus. Entre-temps la charmante éditrice s’est éclipsée. Pressé de fuir la station-service, d’en disparaître à tout jamais, il rabat tant bien que mal les enfants vers la voiture, démarre au quart de tour, et retour à la case départ des noires ruminations, avec en prime le regret d’avoir laissé peut-être échapper une occasion inédite de faire d’une pierre deux coups : publier ses romans, et se recaser.

Quelle n’est donc pas sa — surprise ? Le mot est bien trop faible ! — STU-PÉ-FA-CTION, une fois arrivé chez ses parents, de retrouver justement la charmante éditrice douillettement lovée dans le canapé contre son balourd de grand frère, un trader bourré aux as et gorgé de dédain pour son cadet, raillant avec acharnement sa carrière médiocre de comptable et sa lubie puérile d’écrivaillon. Que peut-elle bien lui trouver, se demande l’écrivain maudit ? Leurs regards se croisent et se reconnaissent mais aucun ne souffle mot de leur rencontre survenue quelques heures plus tôt à la station-service.

À table en famille devant la soupe, et malgré les molles protestations des parents, le frangin voulant épater sa dernière conquête redouble de sarcasmes humiliants pour l’écrivain maudit qui, timidement d’abord, puis galvanisé bientôt, se défend, renvoie l’autre dans les cordes avec mordant, et l’éditrice de prendre son parti, échaudée par la muflerie du trader qui proportionnellement enrage et s’enferre dans l’aigreur. Triomphant, l’écrivain maudit entame sans transition une digression érudite, de haute volée, sur la fameuse controverse entre Proust et Sainte-Beuve, au grand dam du frangin qui, n’y comprenant goutte, termine abasourdi son assiette et prend congé en silence, sans même attendre la fin de la démonstration, l’écrivain maudit postulant ironiquement qu’en l’occurrence, dans le cas précis de son trader de frère, la distinction entre « l’œuvre » et l’homme, tous deux exécrables, n’a pas lieu d’être invoquée. L’éditrice rit aux éclats. Les parents, eux, rouspètent. À l’heure de la sieste, une dispute résonne depuis la chambre du couple.

Dès lors, c’est du boulevard, que rythme une gradation désopilante de quiproquos et d’imbroglios dans le tourbillon des va-et-vient en huis clos ; des portes claquent tandis que s’échangent à la dérobée œillades, messes basses et frôlements consacrant le rapprochement irrésistible, l’idylle croissante entre l’écrivain maudit et l’éditrice, sous les yeux du frangin impuissant, malgré sa Porsche®, sa Rolex® et ses rodomontades, jusqu’à l’acmé du soir de réveillon, sous l’égide du sapin et des guirlandes, du foie gras et de la bûche, des lambeaux d’emballages et des gros jouets en plastique claironnant à pleins tubes entre les mains frénétiques des enfants : l’écrivain maudit et l’éditrice, se trouvant justement ensemble sous la couronne de gui, seuls au monde les yeux dans les yeux, cèdent alors au baiser traditionnel qui dégénère rapidement en une galoche écumeuse. « C’en est trop ! » explose le trader qui se rue à l’étage et se met à jeter par la fenêtre, une par une, les affaires de l’éditrice – « Qu’elle dégage, cette traînée ! » – mais c’était compter sans l’écrivain maudit, chevaleresque en diable, qui prend position dans le jardin pour réceptionner les robes ondoyant sous la lune parmi les flocons de neige. Ô magie de Noël, ô féerique molleton blanc !

En deux temps trois mouvements, l’écrivain maudit rassemble ses bagages puis embrasse ses parents tout en leur confiant la garde de ses trois gosses, lesquels soit dit en passant jouent sans surveillance avec un briquet (un rideau du salon déjà prend feu), et le voilà qui ravit enfin l’éditrice dans sa vieille bagnole, direction le premier aéroport, prochain vol pour les Maldives : ils s’offrent une semaine de rêve en amoureux. Passion torride, causeries littéraires et cocktails sur la plage au couchant, free party au nouvel an ; bonheur à son comble. De retour à Paris, il s’empresse de lui donner à lire son dernier manuscrit, dont il lui a tant vanté les mérites et dont il poursuit sans relâche ni succès les éditeurs depuis trois ans. Impatiente, elle le lit et…

Houlà, elle déteste, hors de question qu’elle publie ce machin. Non mais franchement ?

Et puis tiens, aussitôt elle le quitte. Allez ouste, du balai !

Last modified: 25 septembre 2020