Carte postale Tag Archive
L’aventure minuscule
11.
Nos grands voyages ont bien changé depuis que nous avons ajouté un puis deux membres à notre fine équipe : moins de nomadisme certes, moins de cosmopolitisme, on s’établit plus durablement quelque part au bord de la mer ou de la montagne, en France la plupart du temps (nous n’avons voyagé à l’étranger qu’une fois avec nos enfants, et ce n’était pas bien loin de la frontière…). Pas de vacances d’esthète en quête de distinction, il nous suffit de nous trouver un centre de gravité tranquille, à l’écart des foules, autour duquel papillonner en paix, sans ambitions grandioses. Passer le temps ensemble en harmonie, tant bien que mal, ce qui n’est pas une mince affaire sachant la place que prennent de jeunes marmots à plein temps.
Continue ReadingGloire ici à toi, fier Pompon !
10.
Je savais à quoi m’en tenir quand notre choix de destination pour l’été – rapport à la chaleur, s’entend, que nous fuyons d’ordinaire pour des régions moins méridionales, mais à quel recoin se vouer désormais que nulle part n’échappe plus à l’étouffement ? – s’est arrêté sur le Vercors, mais la force d’un souvenir l’a emporté sur tout autre considération, en l’occurrence notre épique bivouac itinérant de l’an 2014 en compagnie d’un âne, fantaisie d’amoureux inspirée par le précédent cévenol de Stevenson. Délicieux et mouvementé périple, dont je consignai le récit dans la foulée, l’un donc de mes inédits qu’à l’occasion je publierai, quand j’aurai le loisir de corriger au préalable les quelques naïvetés et scories de jeunesse qui l’affaiblissent. À la faveur d’une randonnée en famille autour de Saint-Martin en Vercors où nous avons loué pour la journée un âne (il s’appellerait Scoubidoo, avec juste ce qu’il faut de docilité : on ne peut pas trop en demander à un âne…), afin qu’il porte sur son dos notre cadet trop peu aguerri encore aux longues distances, auprès de la dame même à qui nous avions déjà loué notre âne douze ans plus tôt, nous nous sommes demandés à tout hasard ce que celui-ci était devenu, ce satané Pompon qui nous avait alors tant malmenés. Quelle ne fut donc pas notre nostalgie, en posant la question à la dame au moment de lui rendre Scoubidoo, quand elle nous apprit que le fameux Pompon était encore là, fidèle au poste, dans la force de l’âge des ânes désormais (vingt-deux ans, ce qui lui faisait dix ans à l’époque où nous l’avions connu). Il était même sous nos yeux, étendu de tout son long dans l’enclos, occupé à se gratter contre le sol, avec sa grosse tête d’âne pure race du Cotentin, à la différence de ses homologues dans le cheptel, tous de simples bâtards (chers ânes, excusez l’expression !) sans lignée, et de moindre gabarit. C’était donc lui, l’âne dont nos souvenirs avaient fait un colosse aux embardées légendaires, seul moyen de justifier tout le fil qu’il nous avait donné à retordre. Bien sûr lui ne nous remit certainement pas, ni ne nous vit d’ailleurs, pas un regard : nous restions hors de son champ de vision, quelques unes parmi les centaines de vagues silhouettes qu’il avait pour ordre d’escorter sur les Hauts Plateaux, avec tout leur barda sur son dos, de semaine en semaine. Gloire ici à toi, fier Pompon !
Continue ReadingQuiproquo au buffet à volonté
8.
Comme le voyage, dans le sens du dépaysement, n’existe plus — puisque tout le monde va partout comme chez soi — il faut le chercher dans les perturbations de l’esprit.
Continue ReadingCaddie-tamponneur et piédestaux d’opéra
6.
Une semaine plus tard, autres vacances, autre décor : je suis avec l’aîné à l’Intermarché de Villard-de-Lans, où Saint Éloi et Monique Ranou règnent en tyrans sur des rayons tristement dégarnis. À la caisse nous peinons à suivre le rythme pour remplir nos sacs des articles que scanne la caissière, si bien que sans trop y prendre garde, j’ai positionné derrière moi mon caddie plus ou moins au milieu du passage, ce que ne tolère pas une boomeuse passant dans mon dos qui, plutôt que de me demander d’écarter pour elle ledit caddie, le tamponne agressivement à l’aide du sien afin de se dégager la route, et je repense à ma mère une semaine plus tôt à Center Parcs, nous racontant comment elle avait bousculé sans ménagement, d’un coup de coude impitoyable, ce vacancier lui barrant la route à la sortie de l’ascenseur de l’Aqua Mundo. Quand bien même ce vacancier, qu’elle nous dépeignit alors comme un lourdaud s’offusquant d’un « Oh ! » bouffon de son passage en force, se serait indélicatement posté devant les battants coulissants de l’ascenseur, je ne saurai jamais dans quelle mesure il méritait une telle riposte, n’ayant eu accès qu’à un compte rendu partial de l’événement. Méritais-je quant à moi, une semaine plus tard à Villard-de-Lans, qu’on tamponne mon caddie ?
Continue ReadingDégobillis à Chambord
5.
Au contraire du cadet, à qui je passerais tout, encore selon ma mère. Qu’importe qu’ait pourtant fait son malheur l’éducation à la dure qui fut son lot à elle. Elle ne démord pas de certaines idées de son temps. Le cadet, malade en voiture, a vomi tout son lait du lever juste au moment où nous arrivions au château de Chambord pour un spectacle équestre. N’aurait-il pas au moins pu nous prévenir à temps pour qu’on s’arrête, et se soulager dans les formes sur le bord de la route, comme tout le monde ? (Quant à moi, je ne suis pas sûr qu’on puisse exiger une telle maîtrise de soi de la part d’un petit garçon de quatre ans tout ronds.) Elle me concédera tout de même plus tard qu’il s’est bravement tenu ensuite, malgré son indisposition, tandis que j’écopais approximativement le dégobillis à l’aide d’une vieille couverture qui par chance traînait dans la bagnole, me garais au parking de Chambord, courais en quête d’une boutique de souvenirs dans l’espoir d’y trouver un t-shirt de rechange qu’il me fallut acheter en taille XS (24,90€) à défaut de modèle enfant, pour en affubler le petit bonhomme. Flottant jusqu’aux poignets et genoux dans ce pis-aller orné d’un cerf, ne m’a-t-il pas alors suivi à marche forcée sans jamais émettre la moindre plainte pour contourner le château sous le cagnard — au contraire de ma mère, soumise à rude épreuve et pestant à cinquante mètres derrière nous — et rallier in extremis aux antipodes les écuries du Maréchal de Saxe où le gentil spectacle équestre retraçant l’histoire du château, commenté en voix off par un enregistrement de Jean Dujardin, était sur le point de commencer devant des gradins déjà pleins qui nous contraignirent à nous séparer en deux groupes — d’un côté, ma mère et mon aîné, de l’autre, mon cadet et moi — pour trouver où nous assoir ?
Un écrivain à Center Parcs
1.
On n’imagine pas un écrivain digne de ce nom, aussi maudit soit-il, passer une semaine de vacances à Center Parcs, en Sologne. Il y aura fallu la conspiration de fortes contraintes logistiques : seul entre mes jeunes enfants et ma vieille mère.
Continue ReadingDerniers pintxos pour la route
C’est bien gentil leurs pintxos — huile, friture, sauce, crème, mayo, jambon, graisse en général sous toutes ses formes — mais où sont les légumes au juste ? Même quand la taberna affiche fièrement « healthy food » ou « sin gluten » sur sa devanture, tout à l’intérieur n’est en réalité que gras, gras, gras.
Continue ReadingCollage d’éléments de langage glanés au Guggenheim
Raffiner un langage pictural à base de bouchons de bouteilles d’alcool mises au rebut qui possèdent une importance aussi puissante que subtile consistant à aplatir, tordre, presser, puis entrelacer à l’aide d’un fil de cuivre tous les éléments en aluminium d’un ciel interrompu par des métaphores de l’immensité du changement climatique : cette salle présente le nageur dans l’écolo-brume qui défie le concept de mousse de polyuréthane expansé, exécuté à l’aide de techniques brouillant les limites entre l’Art avec A majuscule et les pièces de carcasses d’automobiles transposées en trois dimensions par Gilbert et Georges, qui sont deux hommes mais un seul artiste.
Continue ReadingRavagée à l’aube
Semana Grande, envers : c’est une ville ravagée que je traverse à l’aube, ayant pris mon courage à deux mains pour faire une sortie en footing le long du fleuve, parmi des grappes dispersées de fêtards hébétés, encore secoués par les derniers soubresauts des infrabasses — certains se foutent ouvertement de ma gueule tandis que je les dépasse en courant, d’autres m’encouragent un brin ironiquement — le long de l’interminable enfilade de stands à picole qui, hormis quelques poches de résistance sur les quais diffusant encore de la musique pour les plus acharnés, sont en train de fermer boutique. Tout n’est plus que désolation et chaos, partout au sol des déchets et du verre brisé, de la pisse, et une odeur qui vous prend à la gorge, d’autant plus que, courant, j’aspire l’air à pleins poumons, une odeur par endroits insoutenable, inimaginable à l’air libre et pourtant, mélange de pisse, de merde, de vomi et que sais-je encore, que s’efforcent d’effacer les mille bras et jambes d’une armée de nettoyage, lavant la ville à grandes eaux et déployant une impressionnante flotte de balayeuses vertes, pour qu’au plus vite comme nous le constaterons en partant en balade avec les enfants sur le coup des dix heures, Bilbao soit miraculeusement redevenue impeccable, et puisse ainsi faire… rebelote.
Continue ReadingSur tous les zincs de la ville
Semana Grande, endroit : foules bon enfant de jour, armadas de poussettes suivant la procession des géants, ces personnages en plâtre, hauts de cinq ou six mètres, costumés pour incarner différentes classes sociales — le bourgeois et la bourgeoise, le berger et la paysanne, le militaire et la dévote, l’artisan affublé d’un maillot de l’Athletic Bilbao (ou est-ce un prolétaire ?) qui effraient Jacques comme m’avaient effrayé, plus de quarante ans plus tôt, ainsi que le raconte parfois mon père, les cabezudos défilant en Galice — danses traditionnelles et bal populaire sur la Plaza Nueva, chants basques entonnés impromptu par des choeurs d’anciens, coiffés de l’indéboulonnable béret, devant les tabernas où s’émèchent gentiment les piliers de l’apéro méridien, débit frénétique de pintxos et de cañas et de txakoli sur tous les zincs de la ville, fanfares et troubadours à tous les coins de rue.
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