8.
Comme le voyage, dans le sens du dépaysement, n’existe plus — puisque tout le monde va partout comme chez soi — il faut le chercher dans les perturbations de l’esprit.
9.
Rejoignant ma mère à la caisse du buffet à volonté — pré-paiement de rigueur — je l’entends négocier d’un ton peu amène le prix de la formule tout compris : « Mais puisque je ne prends jamais de dessert ! » Combat perdu d’avance. Il y a dans le restaurant, près de notre table, une petite aire de jeu où s’affaire notamment, entre deux nuggets, mon cadet. Depuis le début du repas, nous sommes en froid, ma mère et moi, après que j’ai tourné en dérision son marchandage, trop vindicatif à mon goût (à quoi bon s’offusquer du système auquel nous avons volontairement souscrit ?). Revenant d’avoir fait rallonger ma bière à l’œil, comme m’y donne droit la formule — à quelque chose malheur est bon — j’ai manqué un incident, me rapporte ma mère, toujours emmurée dans sa colère, et qui trouve là peut-être de quoi rétablir la communication, quoique de manière peu engageante pour le non initié. Mais je connais sa musique, et la presse de me raconter. Une petite fille de l’âge de mon cadet s’est oubliée sur l’aire de jeu, soit exactement ce qui est arrivé la veille à mon cadet qui a laissé une petite flaque sous le siège de l’auto miniature faisant des ronds dans un circuit. Rien que de très banal, donc, mais le personnel du restaurant, m’apprend ma mère, a contraint la mère de la petite fille à nettoyer l’inoffensif pipi elle-même. Légitimement indignée, ma mère, par cette réponse non seulement fort peu commerçante, mais confinant surtout à l’humiliation publique ; si indignée qu’elle ressasse un peu trop ouvertement sa réprobation, avec sa manière bien à elle de refuser le mal dans le monde, façon chevalier blanc ; tant et si bien qu’à deux tables de nous le père de la petite fille en question, qui soit dit en passant n’a pas levé le petit doigt lors de l’incident, me dit ma mère, finit par nous entendre, mais de travers puisque, inévitablement, le propos de ma mère lui parvient brouillé par le brouhaha ambiant et, rendu sans doute un peu parano par l’esclandre, il croit comprendre que nous médisons de sa femme, et nous invective vertement par-dessus les tables – ou sautait-il là sur le premier moyen de réparer son incurie d’auparavant ? Double outrage pour ma mère, injustement incomprise, qui lui crie en réponse qu’elle ne faisait que prendre le parti de sa femme. Effrayé par la tournure embarrassante du quiproquo, sans la moindre curiosité de ce qui pourrait bien en sortir, je nous fais soudain lever le camp. Mais pourquoi diable, la veille, quand semblable incontinence avait surpris mon fils absorbé par ses jeux, ma mère avait-elle trouvé matière à me reprocher on ne sait trop quoi – mon laxisme peut-être, encore, ou mon empressement à ne pas assurer le nettoyage ? Combien avais-je eu raison, au contraire, de ne pas plaider publiquement coupable, et de faire comme si de rien : pas vu, pas pris !
À suivre…

Last modified: 21 août 2026
