Dans Les embarras de l’identité, Vincent Descombes commente cette idée d’Aristote selon qui « celui qui a produit une œuvre s’identifie à son œuvre d’une certaine façon ». Autrement dit, poursuit Descombes, « ce qui constitue l’individualité de tel artiste particulier est à chercher dans ce qui constitue l’individualité de telle œuvre d’art particulière ». Mais comment pourrait-on identifier à « son » œuvre un écrivain qui délègue le choix des mots à une machine ?
Les demi-habiles s’empressent d’objecter que, déléguer le choix des mots, les écrivains l’ont toujours fait, que ça s’inscrit dans une tradition ancienne. On invoque d’abord le collage, en s’abstenant de rendre honnêtement compte du principe en jeu, d’une nature foncièrement distincte : l’emprunt, tout emprunt qu’il soit, reste un choix délibéré de mots qu’on s’approprie une fois qu’ils ont été assemblés — un choix ex post, qui plus est traçable, sans cachotterie. Dans le cas de l’IA, on ne choisit pas, on passe commande, et la machine génère un assemblage incontrôlable, qu’on le valide ensuite tel quel ou qu’on le retouche ; dès lors l’œuvre a déjà échappé à son soi-disant créateur.
On nous dégaine ensuite Dumas et ses nombreux nègres, sauf qu’il n’y a aucun doute que Dumas n’est pas le père de ses œuvres, du moins pas le seul, et il ne tient qu’à nous de réévaluer sa postérité, en réhabilitant ses prête-plume à ses côtés, plutôt que de nous servir d’eux pour adouber le faussaire d’aujourd’hui. Quiconque sait un peu l’histoire littéraire n’est pas dupe de Dumas, même si c’est à ce seul nom qu’il attribue par habitude Les Trois Mousquetaires. Rien n’interdit de revenir sur cette convention.
Quels que soient les fariboles — la fin de l’auteur, l’auteur bionique, la littérature augmentée — et les parallèles ineptes — le synthé, l’appareil photo — dont se bourrent le mou les écrivants à la gomme qui viennent à la rescousse de l’arnaque, ce sont autant de tactiques d’autodéfense pour s’exempter de rendre au LLM ce qui est au LLM : ils aimeraient bien apparaître en dernier ressort comme les géniteurs exclusifs de leurs tripatouillages avec la machine. Pas question qu’on installe Claude à côté d’eux sur la couv’ ! Et puis, une fois le doigt dans l’engrenage, on n’a pas fini de peser la paternité des textes. C’est qu’il faudrait mesurer les contributions réelles, qui peuvent varier en proportion du tout au tout ; les indiquer peut-être en pourcentages ? Claude 90 %, Tartempion 10 % : avouez que ça la fout mal…
Je ne vois pour ma part que trois raisons possibles, et cumulables, de faire contribuer activement un LLM à sa production littéraire : ne pas vraiment aimer ni savoir écrire, ne pas en avoir le courage. Pourquoi vouloir alors être à tout prix lu ? Généralement, par appât du gain et narcissisme. On croit avoir des choses à raconter, quand on n’est même pas capable de leur donner forme.

Last modified: 29 septembre 2026
