Les LLM, les pseudo-livres et l’écrivain maudit

À la recherche d'une formeMaudit

16 septembre 2026

L’IA pourrait bien mettre en péril l’écriture d’origine humaine parce que, en noyant le marché de la lecture sous une production d’une qualité surhumaine, elle empêchera peut-être bientôt tout auteur talentueux d’émerger.

C’est en fait le point de vue du vainqueur qui, satisfait de la part d’attention qu’il parvient à capter, estimant que sa popularité n’est que justice, considère comme acquis que, dans l’ère pré-IA, chaque écrivain qui le mérite a sa chance, et vice versa. C’est confondre un peu vite succès et mérite, comme si le talent se frayait toujours de son vivant un chemin vers une reconnaissance à sa mesure. Les preuves posthumes du contraire abondent pourtant : Kafka, Melville, Stendhal, Walser, Lautréamont, Pessoa et bien d’autres, dont certains même inconnus à jamais sans doute, pour ne parler que de la littérature.

Peut-être est-ce un travers d’essayiste, qui assimile un peu vite le marché de la lecture en général avec celui des idées qui, elles, peuvent être instantanément émises, testées et cotées en ligne, dans la grande foire au commentaire où caracole en effet la prose machinique des imposteurs. C’est faire peu de cas de la littérature, de longue date déjà moribonde, la pauvre : elle n’a pas attendu l’IA pour se laisser ensevelir sous les contrefaçons.

Le marché sanctionne sans doute l’adéquation d’une offre à une demande mais cette adéquation n’est pas une condition suffisante pour attester de la qualité de l’offre en valeur absolue. Et pour cause, bien malin qui dira la valeur absolue, ou intrinsèque, d’un yacht, d’une maison, d’un bouquet de fleurs, d’une symphonie, d’une idée ou d’un roman : on n’a même pas d’unité de mesure pour ça. Si, dans le cas du yacht, ses valeurs d’usage, d’échange et d’ostentation suffisent à circonscrire la raison sociale de l’objet ; si, pour ce qui est des idées, leur application IRL peut mettre à l’épreuve leur bien fondé, il en va tout autrement des œuvres esthétiques, dont on essaie d’apprécier la valeur via la portée du consensus à leur égard, dans le temps et dans l’espace : une estimation certes faillible, encore relative, mais qui confine au meilleur ordre de grandeur possible. J’aurai beau rencontrer des gens qui auront détesté lire Kafka, je resterai assez confiant quant à l’éminence de sa position au sein du patrimoine mondial des lettres.

En conséquence de quoi, le box office immédiat ne nous dit à peu près rien de la valeur absolue d’un livre, car il faudra longtemps avant que celle-ci décante. Le succès commercial pris à l’instant t, s’il est le signe d’un engouement passager qui peut entrer en ligne de compte, en reste une approximation très lacunaire.

Or, les prouesses de l’IA, pour fournir au public, aux gouvernements et surtout aux investisseurs, la preuve de leur puissance, requièrent la reconnaissance instantanée. Il peut donc être utile qu’entre dans le calcul un facteur irréductible et binaire : le tout ou rien. Ainsi en va-t-il des mathématiques dont elles ont naturellement fait leur terrain de prédilection : un résultat ne prend que deux valeurs, juste ou faux, et le verdict tombe en un clin d’œil grâce aux assistants de preuve informatiques.

Imaginons qu’OpenAI fasse écrire en quelques heures un roman par son dernier modèle, et le publie triomphalement en criant au chef d’œuvre indubitable. Aucun logiciel n’existe qui pourrait corroborer automatiquement leurs dires : faudra-t-il donc les croire sur parole ? Ou auront-ils le loisir d’attendre vingt ans, qu’un premier consensus éclose au sein des poussiéreux départements de lettres, si tant est que ceux-ci ne snobent purement et simplement le pseudo-chef d’œuvre ?

Les LLM auront beau inonder le marché de pseudo-livres, la littérature n’en agonisera pas plus vite, et le triste sort de l’écrivain maudit n’en sera pas fondamentalement changé.

Pseudo-livres

Last modified: 16 septembre 2026