18.
Quelques moyens de se rafraîchir :
Se faire surprendre par l’orage en fin de balade — mais à moitié seulement : nous avions prévu des impers, au contraire de ces randonneurs qui, perdus pour perdus, se mirent torse nu —, avec une pluie si forte que des rigoles se sont soudain formées sur le sentier, pour le plus grand plaisir du fils cadet qui n’aime rien tant que barboter à la Mimi Cracra. Cet élément de motivation aura même sans doute contribué à ce qu’il boucle gaiement les plus de six kilomètres au programme, soit la plus longue distance de son initiation à la marche en montagne.
Se soustraire momentanément à la chaleur dans la grotte de Choranche, où il fait dix degrés en toute saison. Visite guidée obligatoire, par groupes de vingt ou trente en cette période d’affluence maximale. Mais elle est si vaste, la grotte, et si suave, la voix du guide — intimiste même — qui nous parvient via des oreillettes, qu’on ne souffre pas trop du monde. Un peu de vocabulaire : gare à la noyade dans les siphons, ces conduits intégralement submergés qui jalonnent le lit de la rivière souterraine, et dont le spéléologue qui s’y engage pour la première fois ne saurait prédire l’issue. Voilà ensuite la peu gracieusement nommée fistuleuse, stalactite extrêmement fragile, et creuse comme un tube : chaque goutte qui dégouline au long des millénaires à l’intérieur de ce canal vient ajouter à la suite de la goutte précédente son petit anneau personnel de calcite. La fistuleuse la plus longue de la grotte fait trois mètres ; la plus légère pichenette la ferait voler en éclat. Des protées sont hébergées ici dans des aquariums, à l’abri de l’extinction qui les menace : ce prédateur cavernicole, aveugle et albinos, n’a besoin de se nourrir qu’une fois par mois, et vit presque aussi longtemps qu’un homme. La visite se conclut sur un spectacle son et lumière un peu kitsch, dans une salle au volume impressionnant, dite de la Cathédrale.

Se baigner aussi longtemps qu’on peut, en fin de journée, dans ce gour de la Bourne situé juste en bas de chez nous, très prisé des voyageurs de passage avec son rivage ombragé. Au doigt mouillé, je dirais que l’eau y était à quinze ou seize degrés. On en ressort réfrigéré pour longtemps, au point de vouloir enfiler un pantalon malgré la température extérieure encore supérieure à trente degrés, ou même un petit gilet, si l’on est aussi frileux que ma moitié qui s’est même mise à trembler, avec la chair de poule et tout et tout, au petit concert où nous sommes allés ensuite, accueillis par un particulier dans son grand salon miraculeusement frais. Le concert était public, annoncé au village par une affichette, mais à part nous quatre et deux ou trois badauds dans la pièce peut-être, la douzaine de personnes présentes, très années quatre-vingt, avait l’air d’être du coin et de connaître personnellement les membres du groupe constitué d’une pianiste, d’une choriste, d’un chanteur et d’un contrebassiste d’un certain âge. Celui-ci, efféminé et longiligne, venu à notre rencontre à notre arrivée, nous déclara qu’ils avaient enregistré la bande originale de je ne sais quel film sans doute ultra confidentiel, et que leur univers était proche de celui de David Lynch, quoi que cela puisse bien vouloir dire (c’était peut-être selon lui le meilleur raccourci pour décrire au profane leur style musical). C’était des vieux de la vieille, le chanteur souffrant visiblement de tremblements (toutes proportions gardées, son filet de voix aigu me fit penser à Robert Wyatt), et leur musique, à la fois frugale et acidulée, sonnait comme une mélancolie crépusculaire, la fin d’un monde. « We are sailors upon the broken seas » disait d’ailleurs l’une de leurs chansons. C’était la veille de notre départ.
Fin

Last modified: 31 août 2026
