11.
Nos grands voyages ont bien changé depuis que nous avons ajouté un puis deux membres à notre fine équipe : moins de nomadisme certes, moins de cosmopolitisme, on s’établit plus durablement quelque part au bord de la mer ou de la montagne, en France la plupart du temps (nous n’avons voyagé à l’étranger qu’une fois avec nos enfants, et ce n’était pas bien loin de la frontière…). Pas de vacances d’esthète en quête de distinction, il nous suffit de nous trouver un centre de gravité tranquille, à l’écart des foules, autour duquel papillonner en paix, sans ambitions grandioses. Passer le temps ensemble en harmonie, tant bien que mal, ce qui n’est pas une mince affaire sachant la place que prennent de jeunes marmots à plein temps.
12.
Pas d’extase ni d’épiphanie donc, si ce n’est fugace, dans ma tradition personnelle du carnet de voyage, pas de rage misanthrope non plus : seulement l’aventure minuscule depuis ma lorgnette.
13.
Devrais-je ou ne devrais-je pas écrire, me demandé-je, ce qui consisterait après tout à leur adresser publiquement un reproche dont ils n’auront jamais connaissance (puisqu’il ne fait aucun doute doute qu’ils ne viennent jamais ici me lire) ? Eux, ce sont ces vieux amis, couple par ailleurs adorable et profond, avec le coeur sur la main, à qui je dois beaucoup pour l’auto-édition de mon roman Jouvence, ainsi même que pour l’écriture du projet en cours puisqu’il m’ont hébergé en résidence une semaine, soit le temps pour moi de produire un chapitre, ce qui dans le cours contraint de ma vie normale aurait pu me prendre trois mois ; ces vieux amis qui ont émigré à la campagne et qu’on a revus pour la première fois depuis longtemps à l’occasion de notre passage dans le Vercors. Ma gêne, mon bémol, le petit caillou dans ma chaussure, c’est l’espèce de surplomb moral qui sous-tend leur façon de décrire leur quotidien, cette posture narcissique des freelances néoruraux (pour le dire vite et faire passer l’idée, car leurs parcours préalables n’ont pas été exclusivement parisiens ni même urbains) convaincus de vivre la seule vie bonne, authentique et sensée, aux simples motifs qu’ils cultivent l’entre-soi tendance babos sous couvert d’entraide locale, par opposition implicite avec les tristes monades dissoutes dans l’anonymat brutal de la mégalopole, et qu’ils ne craignent plus de ramasser à la main les gros arthropodes s’infiltrant dans leur maison — « c’est pas la petite bête qui va manger la grosse » ; adage auquel s’arrête à peu près leur retour mythifié à la nature, puisqu’ils ne travaillent pas la terre ni même leur jardin, confessant volontiers avoir la main rien moins que verte, mais officient plutôt comme sous-traitants tertiaires de grosses structures parisiennes dont l’activité considérée comme bienfaisante par essence — l’édition — leur permet opportunément d’occulter le caractère essentiellement mercantile de la production à la chaîne à laquelle ils contribuent, comme si tout livre était bon par la seule grâce du fait qu’il est un livre : l’aveuglement idéaliste comme gage de sens. Je ne sais pas si mon mode de vie vaut moins que le leur, ni qui serait légitime pour trancher, mais je crois avoir au moins le mérite de ne pas me faire trop d’illusions.
À suivre…

Last modified: 26 août 2026
