Noyer le poisson

À la recherche d'une forme

2 octobre 2022

30/09/22

Pour noyer le poisson me suis-je d’abord dit écrivons sans ponctuation comme je l’avais fait mais pour une autre raison à savoir signifier l’urgence et le temps qui me fait défaut pour écrire temps qui me fait toujours autant défaut mais cette fois je cherche plutôt à noyer le poisson m’en allant vous entretenir de choses dont je ne devrais justement pas vous entretenir

Sauf que par ce procédé rugueux si certes je noie le poisson en contrariant la lecture je prends aussi le risque de rebuter un peu trop ou un peu plus que je ne l’aurais voulu sachant par ailleurs que le risque n’est pas grand que ces quelques lignes tombent sous les mauvais yeux mais grand en revanche est le risque que comme d’habitude personne ne me lise

Pour garantir un minimum de confort de lecture laissez-moi donc tronçonner mon bloc de place en place à l’aide d’un saut de ligne car ce n’est pas comme si le compte de mes lecteurs excédait en nombre les doigts d’une main qu’on aurait déjà amputée de son pouce et son index et je marche donc sur un fil entre les lecteurs dont je dois me prémunir et ceux que je regretterais de voir fuir

De ceux-ci je ne crains rien à ce qu’ils me lisent quant aux premiers dont je crains qu’ils me lisent il y faudrait un très improbable et malheureux concours de circonstances et peut-être alors les conséquences seraient-elles pour moi aussi funestes qu’est faible leur probabilité d’advenir

Ou pas

Mais peut-être ce qui précède m’a-t-il suffi pour décourager les indésirables lecteurs très hypothétiques qui n’ont rien à faire ici puisque n’ont au monde aucune raison d’être amenés à me lire tout en ménageant suffisamment de suspense pour retenir les tout aussi hypothétiques lecteurs dont je n’ai rien à craindre à moins que je ne les aie perdus en route eux aussi et que je me trouve déjà irrémédiablement seul à ce point de mon récit

C’est qu’une contrainte légale entrave ma liberté de mouvement et met en jeu ma responsabilité sous la forme d’un accord entre deux parties engageant l’une à ne divulguer aucune des informations contenues dans un document que l’autre lui aura remis cette clause ayant été signée non pas de ma main mais de la main du représentant légal de la première partie se trouvant par ailleurs être la société à but lucratif qui emploie ma force de travail

Pour noyer le poisson les périphrases aussi ne sont pas inutiles

Le fameux document sous sceau de confidentialité consistant en la formalisation écrite d’une procédure par laquelle un acheteur potentiel en l’occurrence une petite chaîne de librairies de province demande à plusieurs offreurs de lui faire une proposition commerciale relative à certains services de mercatique numérique pour la conception desquels il je veux dire l’acheteur potentiel a établi au sein de son brief le portrait-robot de la cible qu’il cherche ainsi à atteindre

Dans le jargon ils appellent ça un persona recourant en gage de scientificité à un mot latin dont le site de l’Encyclopædia Universalis m’explique qu’il désigne d’une façon très générale en tout cas le masque que tout individu porte pour répondre aux exigences de la vie en société mais en pseudo-science mercatique cela donne plutôt une représentation semi-réelle de votre client idéal m’explique le site d’une agence spécialisée vantant par là une technique prétendument fondée sur la parfaite connaissance statistique du comportement des consommateurs mais qui revient en réalité à emboîter cyniquement quelques mauvais poncifs les uns dans les autres pour accoucher d’un bestiaire de chimères sociales

Et voici donc comment l’acheteur potentiel à savoir une petite chaîne de librairies de province se représente ses clients idéaux à savoir des consommateurs de livres du moins voici comment cela a été pris en note par celui de mes confrères qui a assisté au brief du moins voici comment j’étaye très légèrement toujours pour votre confort lesdites notes au style tout de même un peu trop télégraphique

Il y a d’abord Sylvie puisqu’on donne des prénoms aux personae oui oui oui prénoms qui ont d’ailleurs été modifiés par mes soins pour qu’on ne puisse pas les reconnaître il y a donc Sylvie qui a 25 ans un premier boulot dans un labo elle est timide a besoin d’un cocon affectif grande lectrice de romans lecture légère sentimentale achat d’e-books

Il y a ensuite Marlène CSP+ qui travaille beaucoup et lit des lectures pour présenter en société je vous livre ce membre de phrase tel que je l’ai ramassé même si je ne sais pas bien ce qu’il veut dire Marlène en tout cas manque d’inspiration car elle n’a pas le profil littéraire ce n’est pas une lectrice passionnelle elle n’a pas trop l’air de savoir ce qu’elle veut lire on l’imagine bien se rabattre à chaque automne sur le prix Goncourt

Il y a Martine remarquez que beaucoup de ces personae sont des femmes et cette fois il est dit que Martine a le profil d’une vraie lectrice enfin on va voir ce qu’on va voir ça va chauffer et en effet elle suit les actus littéraires la rentrée littéraire les auteurs sur les réseaux sociaux omnivore elle lit de tout et laisse des avis sur les fiches produits une magnifique vraie lectrice à propos de laquelle il est également précisé entre guillemets qu’elle est bobo ce qui a sans doute son importance

Tandis que Jérôme 17 ans est quant à lui un lecteur de mangas intéressé par les collectors et aussi très branché sur les réseaux hélas on n’en saura pas beaucoup plus sur lui les auteurs du brief étant vraisemblablement déjà à court d’inspiration

Enfin vient Rémi 65 ans au profil carrément lapidaire qui achète des livres pour faire des cadeaux ne lit pas beaucoup comme ça au moins c’est clair

Il s’en fout, Rémi, des livres. Mais il lui arrive quand même d’en acheter. Faisons donc le venir coûte que coûte en magasin.

Poisson
Dans le brouillard… (Pyrénées-Atlantiques, 2016)

Last modified: 3 octobre 2022