Rapport du Haut-Jura : le ménage

À la recherche d'une forme

5 septembre 2023

13/08/2023

J’entame tout juste Le baron Wenckheim est de retour, de László Krasznahorkai, et tentant de déchiffrer ce qu’annoncent les premières pages (déjà un tourbillon), je lis que le premier personnage mis en scène, le Professeur, est un savant renommé spécialiste des mousses. À ce stade, le texte n’en dit pas plus à ce sujet (note après-coup : et n’en dira pas plus en fait par la suite) ; or qu’apercevons-nous justement, pénétrant dans la forêt qui mène à une série d’étroites cascades le long des gorges au nord de Saint-Claude (capitale de la Pipe®) ? De la mousse accrochée partout à la végétation. Pays moussu.

Quelques lieux-dits suggestifs : le Pont du Diable et le Trou de l’Abîme (une cavité d’eau de plus de quarante-cinq mètres de profondeur, qui charrie ses courants souterrains dans le ventre de la montage). Un charitable twitto m’a appris que Lamartine, régional de l’étape, venait aussi se promener là : est-ce à dire que ce sentier très escarpé par endroits, où l’on a même jugé bon d’aménager des escaliers de métal et des cordes faisant main courante, était pourtant praticable jadis ?

***

Pas très chaleureuse, la dame du camping, celui-ci n’en étant pas moins bien sous tous rapports, fonctionnel impeccable et tranquille, pas très accueillante parce que d’abord un panneau sur la porte interdit de pénétrer à plus d’une personne à la fois dans le bureau d’accueil, où la place pourtant ne manque pas, est-ce qu’ils en sont encore à redouter le covid, ou bien simplement ne veulent-ils pas s’exposer à la pagaille, à ce que les gens trépignent bruyamment tandis qu’ils délivrent leur petit topo à celui dont c’est le tour, et finalement peut-être ont-ils raison d’avoir instauré cette règle qui garantit le bon déroulement des opérations, mais le voyageur qui a fait des heures de route, qui plus est avec des enfants, on sait comme c’est fatigant, le voyageur ne peut s’empêcher de le prendre mal, de se vexer qu’on lui interdise de prendre la file dans le bureau plutôt que devant la porte à l’extérieur, se sentant tout à coup pestiféré.

(J’ai d’ailleurs vu un gamin se faire refouler pour n’avoir pas observé la règle : pas de quartier.)

Ce n’était pas très agréable, d’autant plus qu’avec mon tour est venu le topo en question, asséné sèchement, martial presque, et débutant par la question manifestement très sensible du ménage de fin de séjour dans le mobil-home (à peine arrivé donc il me fallait déjà songer au départ) ; il s’agirait de le rendre dans un état irréprochable, et dans la manière dont c’était dit, avec tout un tas d’instructions regardant l’emprunt de l’aspirateur et des produits de nettoyage (il faudrait rapidement revenir la voir, attendre encore sur le palier peut-être, pour prendre date), on sentait qu’il faudrait récurer le petit chalet de fond en comble, astiquer le moindre ustensile, épousseter la moindre plinthe, retourner matelas et placards, nettoyer sols et vitres et plafonds à grands eaux — un ménage comme on n’en fait pas deux fois par décennie chez soi.

Bref, elle m’a flanqué une de ces trouilles, et la perspective de l’état des lieux final nous a rongés comme l’acide au point que nous avons alors envisagé de souscrire à la prestation « ménage », on n’allait tout de même pas « se faire chier » (comme je le dis trop souvent, trop grossier parfois pour qui élève deux jeunes enfants, mais quoi, il faut bien qu’ils connaissent l’argot !). Ma chère compagne s’est donc dévouée pour aller à l’accueil demander s’il était encore possible d’activer l’option, mais bien sûr toutes les équipes étaient déjà prises, lui a-t-on signifié non moins désagréablement qu’on m’avait fait le topo deux jours plus tôt, sous-entendu : on avait raté le coche, les petits maîtres nous avaient laissé une chance mais ne nous en laisseraient pas deux, on verrait ce qu’on verrait, on n’aurait plus qu’à récurer.

(Note après-coup : finalement, la veille du départ, nous avons récuré, et aurions passé haut le main l’examen final de l’état des lieux si le « papa » de la gérante n’avait pas relevé un manquement, à savoir que les toilettes n’étaient pas « immaculées », comme stipulé dans le règlement placardé au mur : un recoin sous la cuvette avait été épongé trop superficiellement. Nous avons tout de même été absous : aucune ponction sur la caution ne s’est ensuivie.)

La suite

Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

Last modified: 7 septembre 2023