Règlement de comptes au Cadillac Bar

À la recherche d'une forme

26 août 2025

Carte postale #4

Dans le quartier du village où nous logeons, vers le port de Morin, on trouve pour tous commerces : un magasin d’accessoires de plage sur la route du port (avec son panneau racoleur : « soyez surpris : le magasin est grand ! »), et deux bars-restaurants, situés côte-à-côte juste en face du camping pour mieux s’en disputer les chalands : j’ai nommé le Cadillac Bar (a.k.a. chez Papou) et Jojo la frite. Le premier ne désemplit pas de la journée, tandis que chez le second la fréquentation paraît plus sporadique ; c’est sans doute que, même si son offre est sensiblement la même, son cadre est plus fruste. Au Cadillac Bar, il y a en outre une salle de jeux d’arcade où, pendant que nous attendons nos frites en buvant des bières, les enfants vont s’amuser sur les machines, sans qu’il soit besoin d’y insérer trop de pièces : leur imagination fait le reste (le fils aîné aura tout de même droit à une partie de flipper et une course de moto). Répit bienvenu pour les parents. À chaque fois qu’elle vient nous voir sur la terrasse latérale où nous sommes installés, la serveuse se plaint ostensiblement des clients ivres à l’intérieur, et quand je me rends à la caisse pour régler la note, je constate effectivement que là-dedans tout le monde est bourré : jeunes et vieux, vacanciers comme habitués. Notamment ces deux jeunes, ronds comme des queues de pelle, qui attendent leurs pizzas derrière moi et que j’entends subitement, avec effroi, commenter la couleur de mon pantalon, comme si je n’avais pas mes deux jambes dedans, et qu’il était enfilé sur un mannequin dans une vitrine.

— C’est du blanc non ?

— Mais puisque je te dis qu’il est beige !

— Mais non, il est blanc. 

— Moi je dis que c’est plutôt du beige. 

— Eh ben moi je dis qu’il est blanc. C’est ça qu’il te faudrait pour Dax. 

Aucun des deux n’a complètement tort ni raison : il se trouve que je porte un pantalon en lin, rayé de beige et de blanc alternant en un subtil dégradé qui, quand on voit double, peut certes prêter à confusion. Est-ce parce qu’on est en vacances à la mer qu’on n’a pas le droit d’être élégant, serait-ce pour boire des bières et manger des frites au Cadillac Bar ? Mais surtout : comment réagir ? Dois-je relever l’offense ? Deux types parlent dans mon dos de mon pantalon comme si je n’existais pas ; dans Méridien de sang, l’anti-western ultra violent de Cormac McCarthy dont je viens d’achever la lecture, autant vous dire qu’un tel affront au saloon aurait viré direct au bain de sang. Devrais-je, par exemple, sortir mon Bowie pour trancher la gorge de l’un, dont les artères pisseraient le sang sur le zinc en faisant glouglou, puis dégainer mon six-coups pour coller une balle entre les deux yeux de l’autre, avant de prélever à chacun son scalp, semant froidement la terreur parmi tous les poivrots du coin ? Indulgent, je me contente plutôt de manifester sobrement ma présence : 

— Dax, la feria ?

Puis je paie et m’en vais, comme un prince dans son pantalon en lin.

Cadillac

Last modified: 29 août 2025