Au club de lecture

À la recherche d'une forme

21 octobre 2022

19/10/22

À l’Agence, il y a, ou il a failli y avoir, un club de lecture.

Ça ne s’est pas fait vraiment, ses quelques membres n’ayant jamais réussi à caler le meeting (comme si un ultime scrupule, la conscience du ridicule peut-être, les avait in extremis retenus malgré eux), et c’en est donc resté, à la place, au stade du canal de conversation sur Slack, où apparaît de loin en loin, surgissement incongru parmi le flux des télétransmissions ordinairement vouées aux grandes manœuvres, une couv’ de livre, souvent, ou toujours, proposée d’ailleurs par la même personne.

Si j’ai bien compris, la plupart d’entre eux raffolent d’Agatha Christie, ce qui n’est après tout pas si mal, me suis-je dit, c’est toujours mieux que du young adult. Quoiqu’ils doivent aussi en lire, je ne me rappelle pas ni n’ai tous reconnus sur le coup les autres noms que j’ai vus cités. Dans Zola en revanche, qui semble leur suffire pour représenter ce que j’appellerais semi-ironiquement la haute littérature, c’est sûr, il y a trop de personnages, s’entendent-ils à railler, quatorze introduits en seulement trente pages (tout de suite les indicateurs de performance), mais on s’y essaie tout de même de temps en temps, saluons l’effort (je serais bien en peine de leur dire quoi que ce soit à propos de Zola, jamais relu depuis Thérèse Raquin en classe). Untel, toujours lui, a partagé la couv’ d’Aurélien l’autre jour et moi, charitable, mais intéressé aussi qu’on touche à mon dada, et dès lors ridicule à ma manière, j’ai voulu l’encourager d’un innocent « et alors, tu recommandes ? » — et pourquoi pas, puisque pour ma part je n’ai pas lu Aurélien, ni d’ailleurs aucun roman d’Aragon, j’ai fréquenté seulement sa poésie, et encore le plus souvent par l’entremise de Ferré —, lui m’apprenant en réponse, et c’était là sans doute toute son audace critique, qu’il rangerait volontiers ce livre dans la catégorie des classiques. Certes. Aux autres, qui gloussaient un peu par smileys interposés, ça avait l’air d’en imposer : Zola encore à la limite, mais cet Aragon ! (Un nom qui au fond pour eux ne doit renvoyer à rien, si ce n’est à du ronron poussiéreux) Dès qu’il l’aura fini, nous annonce-t-il aussi, il lira un truc du dénommé G.R.R. Martin (faut pas pousser non plus), du scénario Fantasy pour la télé donc, du moins à ce que j’imagine.

N’empêche, s’ils avaient vraiment organisé une réunion hebdomadaire, j’aurais été bien emmerdé. D’un côté, outre la prévisible ambiance type alcooliques anonymes, ça m’est insensé de jouer à la Grande librairie au bureau avec les collègues, c’est voué au malaise, bon pour avilir mon for intérieur. Et pourtant d’un autre côté, si je dois y mettre un peu du mien, et donc me définir parmi les autres, me situer par rapport à eux, incarner ma persona comme la petite musique de la convivialité corporate nous incite à le faire, je préfère encore rejoindre les rangs de la littérature — aussi vide ce signifiant soit-il en cet endroit — plutôt que ceux, mettons, de la Formule 1, comme ces deux collègues qui débattent expertement chaque lundi matin, au-dessus de ma tête, du grand prix du dimanche. Et va pour le club de lecture auquel je me réservais tout de même le droit, s’il devait avoir lieu, de ne jamais participer. Un canal de conversation Slack, un simple chat quoi, passe encore, c’est moins engageant et je peux y rester silencieux, tapi dans l’ombre, même si je n’ai pas pu m’empêcher d’y demander, au début, fanfaronnant ma philo, si la phénoménologie était bienvenue au club ; c’était peut-être quand je m’essayais à Husserl. Pauvre bravade sous la boutade, trop heureux que j’étais de livrer un indice sur moi-même. Personne n’a répondu, ne sachant sans doute quoi répondre. J’ai tout de même récolté un like.

Et puis d’abord, quand bien même ce serait avec ses pairs plutôt qu’avec des profanes, à quoi bon parler des livres qu’on a lus ?

Club
Leibniz, extrait de la Monadologie

Last modified: 21 octobre 2022