Du diktat inerte des choses

À la recherche d'une forme

22 décembre 2022

20/12/22

Ce bric-à-brac qu’on amasse, comme il pèse lourd et nous cloue au sol, nous enlise en lui jusqu’au cou comme des sables mouvants. Diktat inerte — passif-agressif diraient les psychologues — des objets qui, jamais à leur place, toujours en travers, nous narguent et même assaillent nos pieds par la plante.

À vouloir esquiver ces cruelles piques, on donne des coups dans des meubles qui pas moins ne nous blessent. Aïe.

Jeune irresponsable, c’était l’épure. Quelque lignes simples, cubisme ikeesque, le strict fonctionnel sans esthétique du célibataire. Moins d’ustensiles, c’est moins de variété certes dans les rites domestiques — même menu notamment à tous les repas — mais c’est aussi moins de logistique, et moins de maintenance. On voyageait léger à l’époque, on déménageait en trois heures : y suffisaient quelques sacs.

L’âge charge de pierres nos besaces ; dans notre sillage, nos filets ratissent large. Problème de sédentaires, inconnu du paléolithique. D’outils fabriqués grossièrement, à la va-vite, on avait l’usage unique. Cette cuillère informe, ce poinçon émoussé, aucun scrupule à les bazarder : on pourrait toujours s’en fabriquer d’autres un autre jour. Toute chose alors n’était qu’une breloque. À ce régime, on se taillerait à chaque aube nouvelle une chemise dans la première étoffe venue, housse de couette ou vieux torchon. Le fond de ma casserole est sale ? Au vide-ordure ! Quant à l’aspirateur, une fois passé, chaud devant : je le balance par la fenêtre.

Les objets s’introduisent chez vous avec une facilité déconcertante. Désormais, quelques effleurements d’ordinateur, sans même lever le petit doigt, et dix minutes plus tard, l’objet toque à votre porte. Il est là, il s’installe. Prend ses aises. Vous surveille du coin de l’œil, à l’affut de la grande occasion où vous y aurez recours. Les uns après les autres, ils s’entassent et, fatalement, s’aigrissent. Vous veulent du mal.

À chaque impulsion motrice son bidule ad hoc ; nous croulons sous les prothèses. Qu’a pourtant à voir le primate, avec ces coupe-œuf et ces pinces à sertir ?

Mais ce n’était rien encore sans les jouets. Là la jungle pour de bon s’enhardit. On ne surnage même plus à la surface de la broussaille, et n’espérez plus sortir de votre chambre sans machette.

Billes briques peluches crayons voitures perles rails bonshommes Canson et ainsi de suite : le fatras s’aggrave. Une fois extraits de leur niche, les accessoires occupent le terrain et prennent racine, inamovibles, comme dotés d’une masse terrible, des trous noirs aspirant toute lumière. On les contourne en s’excusant presque.

(Ne parlons même pas du linge ni du ménage. Ce chantier perpétuel de lavage et de rangement, ces écuries d’Augias, sont-ce elles qui ont finalement raison de nous, à l’heure d’aller à la tombe ?)

Pendant ce temps-là nos chères têtes blondes prennent de l’envergure, les bestioles se changent en bestiaux : tous les six mois, aménagement du territoire oblige, il faut accorder l’espace aux nouvelles normes, raboter de-ci de-là le bâti, y faire entrer surtout des engins de plus en plus volumineux. Qui passent à peine les portes, bien qu’on calcule à fond les angles sans rechigner à forcer le passage. Comme si ce Quart-de-queue avait quelque espoir de tenir dans un placard à balais, fût-ce à la verticale ?

Ce sont non seulement des meubles, qu’on monte en kit, mais aussi la vie s’écoulant tout entière entre eux. (Il y a longtemps de cela j’ai monté seul une énorme penderie. Ça m’a bien pris dix heures. J’ai même dû m’y reprendre à deux fois, défaire l’ouvrage accompli pour corriger quelque erreur commise à une étape cruciale — las, l’armoire ne s’en est pas remise, condamnée pour toujours au guingois par un faux pas irrattrapable. À la suite de quoi j’ai dormi douze heures d’affilée, comme plus jamais ça ne m’arriverait par la suite — pour autant, si ardent que soit encore mon rêve d’avoir une grasse matinée, ne comptez pas sur moi pour me remettre de sitôt à monter un tel molosse !)

Au milieu de ces choses qui nous travaillent à plein temps, on est tous un peu brocanteur. Sans cesse acheter et vendre — on attrape la fièvre de Wall Street pour moins que ça — jouer à la marchande qui étiquette ses petites annonces en ligne. Tout un trafic, une addiction. On en connaît tous, de ces virtuoses de la seconde main, ces manutentionnaires infaillibles qui font méthodiquement circuler les biens, jamais un article de trop, ni trop neuf, entre les murs de leur maison, générant même pourquoi pas des bénéfices — tout en pourvoyant à la croissance du fret (tous ces livreurs que vous voyez courir les rues sont d’abord à leur service). Mais à trop promettre de colis, on finit par vivre dans les cartons.

Au contraire, traumatisé d’avance par tant de tracas, un rien m’accable, et la simple idée de changer une ampoule m’apparaît à elle seule comme une politique de grands travaux, carrément le New Deal. Quoi, vous voulez déplacer le canapé ? Grands Dieux, mais c’est de la folie !

Diktat
Buenos Aires, 2005

Last modified: 22 décembre 2022