Un truc qui cloche

À la recherche d'une forme

24 août 2025

Carte postale #2

Après avoir attaché nos vélos là où s’achève la route depuis le port de Morin, puis longé le remblai qui surplombe deux petites criques inondées par la marée haute, nous atteignons enfin la plage de nos voeux, l’idyllique plage de Luzéronde ; mais alors que nous posons le pied sur le sable en quête d’un coin propice où étaler nos serviettes, m’étreint tout à coup le sentiment encore mal défini qu’un truc ici cloche. À mesure que le contour des plagistes alentour se précise, l’explication s’impose : nous sommes entrés en territoire « tout nu », même si des familles « textile » ont pris sur elles de se mêler aux maîtres tacites — nulle indication ou délimitation officielles — des lieux. Et tandis que nous traversons leur fief pour mieux nous en éloigner, je remarque que chez eux, nombreux sont les hommes qui se tiennent là debout sur le rivage, longuement immobiles sans rien faire d’autre que mine de contempler le paysage, la bedaine pointant vers l’horizon, dans une pose savamment négligée via laquelle leur zgueg s’offre idéalement au regard du riverain, que celui-ci veuille voir ou non. Du côté « textile », comme j’ai pu m’en aviser par la suite, bien rares sont les hommes qui tiennent une telle pose. On ne m’ôtera donc pas de l’idée que, sous les airs supérieurs d’égalitarisme et de liberté qu’il se donne, avec son appropriation grotesque du mythe du bon sauvage (je pense notamment à ces gens qui font leurs courses à poil au supermarché du camp naturiste), le nudisme est avant tout un exhibitionnisme qui ne dit pas son nom. D’ailleurs, si l’ostentation n’était pas intrinsèque à la démarche, s’épileraient-ils tous avec autant de soin, comme on ne peut s’empêcher de le remarquer ? Sans compter qu’ils « débordent largement sur la partie textile », comme le relève pertinemment quelqu’un dans les avis Google que je me suis amusé à consulter…

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À l’occasion d’une excursion au large sur un voilier plus que centenaire, nous avons dû quitter l’Épine, paisible village relativement épargné par le tourisme de masse où nous avons désormais quelques habitudes, pour la « capitale » de l’île, Noirmoutier en l’île, destinataire pour sa part d’une intense invasion estivale, voyant chaque année sa population décupler jusqu’à saturation. L’embarquement sur le voilier se fait depuis la très prisée plage des Dames, vers laquelle afflue et depuis laquelle reflue une forte houle de vélos, trottinettes, piétons et voitures, mêlant populations de camping-cars — mentionnons, à l’entrée de la ville, ce bucolique parking sans la moindre ombre où s’alignent par dizaines les engins étincelants sous la lumière verticale de midi — et familles bourgeoises, heureuses propriétaires (quoique sans doute un peu marries de voir la foule exponentielle converger vers elles) d’élégantes demeures dérobées aux regards indiscrets par les pins du bois de la Chaise, non moins fameux ici que la plage des Dames à laquelle il est attenant. Bref, un monde à nous donner le tournis, à nous qui jouissons d’espace et de quiétude de l’autre côté de l’île, dans l’odeur des poubelles qui débordent sur le terre-plein où se frottent les mains à la haute saison les restaurateurs et marchands de glace. Mais pourquoi cette plage est-elle si convoitée, puisque la baignade y est limitée à un enclos de quelques mètres carrés, signalé par des bouées, du fait qu’elle sert de base à diverses activités nautiques, de nombreuses embarcations occupant la rade ? Parce qu’on ne s’y baigne pas, mais qu’on s’y montre, pardi ! Ainsi croise-t-on, parmi le flot ininterrompu d’arrivants, un fort contingent d’adolescentes dont tout indique dans le port, la mise, l’attitude, qu’elles se rêvent bimbos, tant il reste banalement vrai, comme nos féministes s’empressent pourtant de l’oublier, que le male gaze honni trouve chez la jeune femme bombardée d’hormones son envers ou son endroit, en tout cas sa contrepartie, à savoir un insatiable besoin de susciter celui-ci.

Truc

Last modified: 24 août 2025