Au Cadillac Bar, où nous aussi avons désormais nos habitudes, un type à la table voisine prend prétexte de ce que j’annonce à ma compagne de la pluie pour le lendemain, selon Météo France, pour s’immiscer dans notre conversation. Mais après tout, parler météo au bistrot, marronnier universel par définition, n’est-ce pas une invitation patente à l’immixtion ? Si le soir, on entend la mer depuis les terres, nous explique-t-il doctement, c’est que souffle un vent de nord-ouest, et que donc un orage se prépare, tandis que si on ne l’entend pas, c’est que souffle plutôt un vent de sud-ouest, d’où pas d’orage en vue — ou inversement et antipodiquement, je ne sais plus, je n’entends rien à ces jeux de langage. S’ensuit un dialogue de sourds avec son compère qui — est-ce donc une manie sous ces latitudes ? — a besoin de nous parler.
Un monologue de sourd, même. Celui-ci veut nous instruire de ses idées politiques quant à l’administration de l’île. Une île merveilleuse, où il fait bon vivre, mais tenue par des édiles auxquels il reproche à la fois leur courte vue et leur mainmise autoritaire sur des arbitrages engageant l’avenir dans l’impasse d’une triple monoculture, pour ainsi dire : tourisme, pêche et patate (il a oublié le sel…). Il préconise pour sa part une dynamisation de l’économie locale via le développement du tertiaire, rien que ça. Du fait d’un léger défaut de prononciation qui se manifeste par des chuintements bizarres, j’entends « développement du Kärcher » et dois lui faire répéter plusieurs fois cette idée qui me paraît insensée, avant de comprendre qu’il parle du tertiaire. De même, lorsque nous nous croyons invités à réagir à son propos, pour exprimer un assentiment poli, voire pour amender ses propositions d’une légère nuance, preuve que nous nous investissons de bonne grâce dans le dialogue, lui non plus ne semble pas comprendre ce que nous disons ; il nous fait répéter sans nous entendre avant de poursuivre imperturbablement le déroulement de son idée. Sur le fond, il n’a pas complètement tort, mais l’emphase avec laquelle il enfile de vagues poncifs comme s’il était le détenteur de quelque sagesse inaccessible au commun des mortels prend une tournure résolument burlesque quand il se revendique de la République de Platon et de sa Cité idéale, dont d’ailleurs les pays d’Amérique centrale et du sud où il a longtemps baroudé, ajoute-t-il sans transition ni le moindre rapport, ont su bien mieux que Noirmoutier appliquer les principes : éclate alors au grand jour, avec ce fatras confus d’économie pour les nuls, de philosophie de comptoir et de souvenirs du vétéran-qui-a-roulé-sa-bosse, le principal motif de son discours : un irrépressible besoin de se faire mousser. Face à ce genre d’olibrius, ma compagne et moi ne pouvons nous empêcher de nous remémorer cette vieille anecdote qui, des années plus tard, nous réjouit toujours autant : un jour que nous mangions une truffade dans un restaurant auvergnat après avoir gravi le Puy de Dôme, nous entendîmes le serveur dire à l’un de ses clients installé au comptoir, qui s’apprêtait manifestement à empoigner ses patates à mains nues : « Attends, je vais te donner une fourchette ! », ce à quoi l’autre répondit : « Pas la peine, t’inquiète, j’ai dix ans d’Afrique ! »
Pour conclure quant à la recette miracle de notre beau parleur, à savoir le développement du tertiaire à Noirmoutier, il faut être bien naïf pour croire que la population travaillant majoritairement dans ce secteur, à savoir la jeunesse urbaine ultra connectée, soit prête à quitter le XIe arrondissement de Paris pour s’installer à l’Épine et, en guise de brunch du dimanche, manger des sardines grillées au Cadillac Bar (ou, ne soyons pas sectaires, chez Jojo la frite), où elle aurait certes le privilège de profiter des lumières que lui dispenserait alors ce vieux loup de mer.

Last modified: 28 août 2025