L’acte de nommer

18/07/22

Pour la seconde fois dans notre vie (et donc, vraisemblablement, la dernière), nous avons nommé un être. Un être à peine né. Le prénom était choisi, mais l’acte de nommer, lui, tant que n’était pas né l’être auquel le prénom devait référer, n’était pas accompli. Et même quand il est né, bien que nous sussions le prénom que nous lui avions destiné, il y manquait encore l’acte de nommer. J’ai indiqué le prénom à la sage-femme, mais ce n’était encore qu’une nomination du bout des lèvres, abstraite et désincarnée car trop administrative, destinée à la paperasse, non ontologique, si vous me passez le mot. L’acte de nommer n’a été accompli — du moins de mon point de vue, et sur le moment je l’ai fortement ressenti, comme quand on entérine une décision irrévocable ou qu’on saute dans le vide — que lorsque j’ai informé tous nos proches de la naissance de notre fils et, concomitamment, du prénom que nous lui avions choisi. C’était un acte purement performatif (la fonction illocutoire du langage, selon Austin) et pourtant il n’était pas moins fort et définitif que si j’en avais gravé les lettres dans du marbre ; devant le monde, pour le meilleur et pour le pire, un nouvel être était nommé.

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À la recherche d'une forme

4 août 2022

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À l’espace coworking, on fait tinter son badge à toutes les portes

18/07/22 (rattrapage de notes)

À l’espace coworking, on fait tinter son badge à toutes les portes, bien cent fois par jour, dans une atmosphère de clim’ à vous enrouer la gorge, sauf quand la clim’ déraille, auquel cas la moiteur s’installe, épaisse, jusqu’à du moins ce qu’un technicien répare la clim’, et qu’on débarque un beau matin, affublé de manches courtes en prévision de la fournaise, dans un froid de pôle Nord. Dehors, sur la dalle parisienne surchauffée, il fait plus de 30°C, mais dedans, ce qu’il nous faudrait, c’est un bon vieux tricot.

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3 août 2022

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Nous la savons pourtant condamnée, cette maison

2/07/22

Face à la terrasse orientée plein sud de l’appartement, au-delà du jardin et du muret qui séparent notre immeuble du chantier à venir — maigre sas de décompression — il n’y a désormais presque plus rien. J’écris presque parce qu’étonnamment, toutes les maisons qui nous faisaient jusque-là vis-à-vis n’ont pas été rasées, une reste debout, exception solitaire au milieu d’un brûlant désert de gravats, incompréhensiblement épargnée par les bulldozers et les pelleteuses qui ont tout ratiboisé alentour, arbres y compris. Nous la savons pourtant condamnée, cette maison, les fenêtres du rez-de-chaussée en ont d’ailleurs été murées depuis plusieurs mois, après que ses occupants eurent organisé une rave à tout casser durant tout un week-end à l’occasion de leur départ ; mais ce que je n’avais pas remarqué, c’est que le dernier étage de cette maison — elle en compte trois — était encore occupé. Je m’en suis avisé un soir en voyant de la lumière à une lucarne (en effet, la maison nous tourne le dos, pour ainsi dire, nous n’en voyons que d’étroites lucarnes, les grandes fenêtres des pièces de vie devant être côté sud, ce qui expliquerait que je ne me sois pas rendu compte auparavant qu’elle était encore occupée). Je me suis alors imaginé quelque ermite farouche sans possibilité de relogement, résistant héroïquement à l’envahisseur, à la pression des promoteurs et de la mairie, barricadé dans son manoir et régnant sur une lande de pierre désolée pour mettre en échec, seul avec ses bras frêles, la marche écrasante du progrès, attendant de pied ferme, carabine en main, que s’amène l’escouade chargée de l’expulser manu militari. Or non, la réalité est cette fois moins romanesque, et c’est un couple avec enfants qui vit là — ce qui explique les cris d’enfants qu’on entendait le week-end, sans savoir d’où ils provenaient, comme si c’étaient des voix d’outre-tombe hantant les lieux — je les ai vus ce matin remonter l’allée (une allée d’arbres elle aussi miraculeusement épargnée, leur masquant de part et d’autres l’étendue lunaire, pour ne pas dire le néant, qui les encercle) : on leur aura donné sursis, sans doute, jusqu’à la fin de l’année scolaire. Ou me fais-je encore des idées ?

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29 juillet 2022

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Fatigue d’insomniaque qui me fait dormir debout

23/06/22

Fatigue d’insomniaque qui me fait dormir debout — insomnies variables — en ce moment c’est à deux heures du matin que je me réveille sans pouvoir fermer l’œil avant quatre heures — et intermittentes — il m’arrive de me réveiller à nouveau vers cinq heures, pour me rendormir une demi-heure avant la sonnerie de mon réveil — qui me fait dormir debout et traîner ma carcasse tout le jour dans l’ambiance survoltée du bureau, où je m’efforce de faire bonne figure, ce qui est une manière de faire son travail, je me conforme au jeu général, et en effet, tous ces métiers abstraits des cadres de l’industrie digitale — certains disent bullshit jobs — ne sont pas autre chose qu’une sorte de jeu pour adultes, si l’on fait abstraction (et c’est bien ce que l’on fait) de leurs finalités matérielles, la vente de machins aux consommateurs dits finaux, ou de leur impact sur le marché, sur la croissance et ses indicateurs économiques, au fond on réunit des adultes dans un open space et on leur fait jouer entre eux à des jeux, à la fois jeux de rôles, jeux en réseaux, jeux de stratégies, jeux de société, jeux coopératifs, jeux de hasard, jeux de combat même, tout ça à la fois, avec des règles plus ou moins rigides, plus ou moins explicites, des codes et des conventions, des niveaux de difficulté et des boss à abattre, à l’aide de toute une machinerie de casino (Internet se présentant au fond comme une armada de machines à sous) ; les adultes jouent sans fin à des jeux idiots, tristes et vulgaires, bassement utilitaires, sans les moindres des charmes ni des fantaisies des jeux de l’enfance, ils s’y croient avec toute la pesanteur de leur esprit économique, au point qu’ils n’admettraient jamais, au contraire des enfants, qu’ils jouent (les enfants pourtant ne prennent pas moins leurs jeux au sérieux, mais savent au moins, eux, qu’ils jouent, à des jeux autrement amusants qui plus est). Et en effet, tant qu’à jouer, pourquoi diable jouer à ça ?

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22 juillet 2022

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Tous les musées devraient être comme la maison de Rodin à Meudon

19/06/22

Tous les musées devraient être comme la maison de Rodin à Meudon. Jardins paisibles et aérés, pelouses non fauchées où trône un géant Balzac dont la stature sur promontoire, vue d’en bas, se détache massivement sur le ciel post-canicule ; allées silencieuses et ombragées, et un modeste ensemble d’œuvres à découvrir, essentiellement des modèles (dont plusieurs Balzac et le Monument aux bourgeois de Calais), des études et des « abattis » en plâtre rassemblés dans une galerie lumineuse. Les mains modelées par Rodin, alignées derrière des vitrines, fascinent ; l’une d’entre elles semble en train, prise sur le vif, de poser un délicat accord de piano.

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18 juillet 2022

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Autour de chez moi, les travaux font rage

14/06/22

Autour de chez moi, les travaux font rage. Quand j’accompagne mon fils à l’école le matin, esquivant les trous béant le long de l’avenue désormais sans trottoir, étourdi par le raffut d’engins endiablés, j’ai l’impression de longer des tranchées — décor de guerre par temps de paix. Pour construire l’avenir, détruire surtout le présent. Ma ville n’est qu’un vaste chantier de démolition. Ces jours-ci, on détruit les rares maisons d’origine qui restaient encore debout au milieu du pâté de maison, dont le vis-à-vis nous procurait un dernier îlot de quiétude visuelle, et la nuisance sonore atteint son comble, au point que je travaille avec des boules Quies. Moi qui, réfugié chez moi deux jours par semaine en télétravail, espère ainsi échapper à l’agitation frénétique du bureau tout tendu vers l’objectif insensé de driver toujours plus de business, me voilà rattrapé par les bulldozers — littéraux cette fois — du progrès. Plus moyen d’échapper nulle part aux diverses machineries infernales — l’État, le Marché, l’Urbanisme — qui écrasent impunément l’individu, sous alibi démocratique. Les crétins contempteurs de l’abstention voudraient que je vote, mais quel vote a jamais empêché les promoteurs de faire table rase des arbres sous ma fenêtre ? J’ai parfois, bien malgré moi, des bouffées de haine contre toute cette hideur effrénée alentour, contre la loi d’airain de la croissance, j’ai des envies de meurtre, l’infâme édile local par exemple, avec quelle satisfaction je l’imagine pendu en place publique. Qu’ils ont dû jouir, au plus fort des soulèvements de la Révolution, de voir rouler toutes ces têtes dans le panier, de les mettre sur des piques : rien que pour ce défouloir, sûr que ça valait le coup.

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13 juillet 2022

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World-renowned human behaviour expert

9/06/2022

J’ai beau chercher, pas moyen de remettre la main (en l’occurrence les yeux) sur cette pub édifiante aperçue sur Youtube, où ce world-renowned human behaviour expert nous explique, avec son débit bodybuildé, que les gens passent en moyenne trois heures par jour à procrastiner, ce qui représente 1095 heures par an, ces 1095 heures s’additionnant année après année pour finir par représenter, au cours d’une vie, un temps perdu considérable, lui-même équivalant à un montant faramineux, chiffré en millions de dollars, perdus donc eux aussi — et c’est notamment pour retrouver le taux de conversion entre heures et dollars, autrement dit le cours (boursier) du temps, et savoir ce que me coûte mon temps perdu, notamment celui passé à rechercher cette pub, que j’aurais voulu revoir celle-ci — raison pour laquelle ce world-renowned human behaviour expert a développé une méthode révolutionnaire nous permettant de ne plus jamais procrastiner, et de rendre rentable chaque seconde de notre vie (l’histoire ne dit pas si nous pouvons aussi rentabiliser notre sommeil). Pourquoi ne peut-on donc pas retrouver une pub qu’on vient de voir sur Youtube ? Surgir inopinément quand on s’apprête à regarder tout autre chose, ça oui, elles ne s’en privent pas, mais pourquoi ne sont-elles pas aussi stockées et dûment répertoriées quelque part, les pubs, si par exemple l’envie nous prend de les revoir après coup ? Est-ce à dire qu’elles ne produisent l’effet voulu qu’à la condition de nous sauter à la figure par surprise ? Combien de vidéos introduites par une pub aléatoire faudrait-il que je lance sur Youtube, et donc combien de temps et d’argent faudrait-il que je perde encore, pour que le hasard me fasse retomber sur la pub qui m’intéresse ? Dommage, car si je pouvais retrouver cette fameuse pub, et noter le taux de conversion entre heures et dollars, si donc je connaissais le cours (boursier) du temps selon le world-renowned human behaviour expert, je pourrais vous dire, au moment même où vous achèveriez de lire ce petit texte (ou plutôt celui, fatalement différent, que j’aurais commis si j’avais pu la retrouver), combien vous me devez. À cet endroit même — · —  je vous présenterais donc l’addition.

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8 juillet 2022

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La première (et dernière) librairie que j’ai personnellement démarchée

07/06/22

La première (et dernière) librairie que j’ai personnellement démarchée avec mon Jouvence auto-édité sous le bras m’a poliment éconduit. C’était une librairie coquette du 17ème arrondissement, avec ses étals bien achalandés en nouveautés ineptes, j’y suis allé pendant ma pause déjeuner, prenant mon courage à deux mains, débitant mécaniquement les phrases que j’avais ruminées. Petit moment de malaise, pour moi comme pour le libraire, je ne sais même plus si finalement je lui ai quand même laissé un exemplaire, il me semble bien que oui. Après vérification dans mon fichier de suivi, oui, je lui ai laissé un exemplaire. Pourtant, dans mon souvenir, lui ne m’a laissé aucun espoir. Pourquoi donc a-t-il quand même pris mon exemplaire ? Ou bien est-ce mon souvenir qui me trahit ? Ne m’a-t-il communiqué sa décision que plus tard, au téléphone par exemple ? Une chose est sûre, je ne suis jamais retourné dans cette librairie, et n’ai jamais récupéré mon exemplaire.

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4 juillet 2022

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Espace Détente Forme Liberté

5/06/22

La piscine municipale de Vanves ferme pour quatre mois, pour travaux : « rénovation totale de son espace vestiaires, de ses sanitaires, de ses douches et de son contrôle d’accès » avec « un nouveau système de badge et des tripodes d’entrée mécaniques » (effet waouh garanti). Pour qui fréquente cette piscine, l’absurdité du projet saute aux yeux, l’espace vestiaires, les sanitaires, les douches et le contrôle d’accès étant tout à fait fonctionnels et en bon état. Mais j’ai déjà dit que dans ce coin du monde, comme en beaucoup d’autres, on a la fureur des travaux (de là à imaginer qu’il y a complaisance dans le vote des budgets afférents, il n’y a qu’un pas que pour ma part je m’empresse d’allègrement franchir).

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28 juin 2022

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Étonnant comme mes deux collègues se trouvent démunis

31/05/22

Étonnant comme mes deux collègues se trouvent démunis devant l’hypothèse, entretenue le temps d’une conversation histoire de parler, de ne plus avoir à travailler, à consacrer tous leurs jours à une cause hétéronome, en quelque sorte et bien qu’ils s’en défendent : subie. Que feraient-ils de tout ce temps libre ? Ils s’emmerderaient à mourir de ne pas avoir à gagner leur vie, dans le grand vide du face à face avec soi-même. Pour ma part, je leur affirme que je trouverais sans problème à m’occuper, sans préciser comment, ce qui semble les intriguer, mais peut-être que je triche : c’est bien une manière de travail, quoique gratuite, que l’écriture. Et peut-être triché-je doublement : si je n’avais plus à gagner ma vie, et donc à lutter pour enchâsser l’écriture au forceps dans de rares interstices, ne me sentirais-je pas désœuvré moi aussi, tiraillé par cette culpabilité qu’on nous inculque ?

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23 juin 2022

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