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Néoclassique on the beach
Mercredi nous nous rendons dans le quartier huppé du Vieil, avec ses vieilles maisons bourgeoises donnant directement sur la plage, pour assister au récital en plein air, piano sur le sable ou presque, d’une certaine Sophie Rivière, enfant du pays dont les « compositions s’inspirent du style néoclassique et de la nature », comme elle le précise elle-même sur son site.
Continue ReadingLe chantier Agnès Varda
Après notre excursion au large sur le voilier plus que centenaire, il nous faut rebrousser chemin et nous extirper de la foule susmentionnée, ce qui dans le centre congestionné de la petite station balnéaire ne se fait pas sans mal, si bien qu’à un moment notre fils aîné et moi sommes contraints de nous arrêter sur un trottoir pour attendre que nous rejoigne ma compagne qui a la tâche délicate de manœuvrer, arrimée à son vélo, la carriole convoyant notre fils cadet. C’est là que m’apostrophe un type surgi de nulle part, l’air hébété :
Continue ReadingUn truc qui cloche
Après avoir attaché nos vélos là où s’achève la route depuis le port de Morin, puis longé le remblai qui surplombe deux petites criques inondées par la marée haute, nous atteignons enfin la plage de nos voeux, l’idyllique plage de Luzéronde ; mais alors que nous posons le pied sur le sable en quête d’un coin propice où étaler nos serviettes, m’étreint tout à coup le sentiment encore mal défini qu’un truc ici cloche. À mesure que le contour des plagistes alentour se précise, l’explication s’impose : nous sommes entrés en territoire « tout nu », même si des familles « textile » ont pris sur elles de se mêler aux maîtres tacites — nulle indication ou délimitation officielles — des lieux. Et tandis que nous traversons leur fief pour mieux nous en éloigner, je remarque que chez eux, nombreux sont les hommes qui se tiennent là debout sur le rivage, longuement immobiles sans rien faire d’autre que mine de contempler le paysage, la bedaine pointant vers l’horizon, dans une pose savamment négligée via laquelle leur zgueg s’offre idéalement au regard du riverain, que celui-ci veuille voir ou non. Du côté « textile », comme j’ai pu m’en aviser par la suite, bien rares sont les hommes qui tiennent une telle pose. On ne m’ôtera donc pas de l’idée que, sous les airs supérieurs d’égalitarisme et de liberté qu’il se donne, avec son appropriation grotesque du mythe du bon sauvage (je pense notamment à ces gens qui font leurs courses à poil au supermarché du camp naturiste), le nudisme est avant tout un exhibitionnisme qui ne dit pas son nom. D’ailleurs, si l’ostentation n’était pas intrinsèque à la démarche, s’épileraient-ils tous avec autant de soin, comme on ne peut s’empêcher de le remarquer ? Sans compter qu’ils « débordent largement sur la partie textile », comme le relève pertinemment quelqu’un dans les avis Google que je me suis amusé à consulter…
Continue ReadingLe peintre et le prêtre
Tandis que je franchis la dune qui me sépare de la plage de la Bosse, un personnage incongru se dévoile progressivement à mon regard dans la descente, casque audio sur les oreilles, cheveu hirsute et allure d’hippie quinqua, faisant les cent pas le pinceau à la main devant son chevalet, comme pour chercher l’élan nécessaire à son art. C’est le peintre local, donc, qui fixe sur sa toile — comme je m’en avise en le dépassant, jetant un coup d’œil dans mon dos — le moulin surplombant la mer.
Continue ReadingUne mélancolie passagère
Je ne suis certes pas le dernier à trouver les performances de Pogacar suspectes (ainsi que, en toute cohérence, celles de ses poursuivants directs, et j’ai déjà écrit à ce propos quand c’était son rival Vingegaard qui menait la danse), mais la rage qu’il suscite en ligne finit par me le rendre sympathique. Sa personne cristallise deux attitudes opposées, et caractéristiques du « supportariat », cet unisson sourd à toute nuance : il y a d’un côté ceux qui honnissent le Vainqueur (le Premier, le Dominant) par principe (sont-ils de gauche ?) et qui, scrutant la moindre de ses attitudes (coup de pédale, grimace — ou plutôt absence de grimace —, déclaration publique), l’accusent en conséquence de tous les vices : truqueur, tricheur, menteur. Serait-ce un autre Vainqueur qu’ils lui adresseraient strictement les mêmes reproches : il n’est que le véhicule interchangeable d’un archétype. De l’autre, il y a ceux qui adulent le Vainqueur (le Premier, le Dominant) par principe (sont-ils de droite ?), et voudraient en conséquence qu’il écrase chaque jour la course de son invincible supériorité, gagnant haut la main (ou, en l’occurrence, le mollet) chaque étape de montagne, matant impitoyablement, au même train qu’une grosse cylindrée, toute tentative d’échappée : la simple possibilité d’une limite à sa puissance (car, dans son cas, on ne peut même pas parler de signe de faiblesse, tant il en manifeste peu) leur fait l’effet d’un renoncement, d’une lâcheté, d’une trahison. Un comble : bien que je me sois promis de ne pas tomber dans l’un ou l’autre écueil, il peut m’arriver de me vautrer successivement dans l’un puis l’autre, suivant un mouvement de pendule schizophrénique, me surprenant d’abord à espérer malgré moi qu’il dynamite l’étape et cloue tout le monde sur place dans la montée, histoire d’avoir ma dose d’invraisemblable prouesse ; vouant ensuite aux gémonies, le cas échéant, la mafia sans scrupules qui nous confisque le Tour.
Continue ReadingUn exercice contrefactuel instructif
Lire l’épisode précédent : où l’on s’aventure sur un terrain peu familier
C’est amusant parce que, toujours à propos de cette histoire de retraite par capitalisation — tant qu’on y est ! — un économiste notoirement libéral mais peu suspect de malhonnêteté intellectuelle, Sylvain Catherine, s’est livré à un exercice contrefactuel instructif : imaginons qu’un salarié, ayant commencé à travailler en 1982 et payé au SMIC tout au long de sa carrière, ait investi chaque mois 10% de son salaire brut dans le CAC40. À l’aide d’un calcul rétrospectif tenant compte de l’inflation et de la rentabilité actuarielle historique de l’indice, Sylvain Catherine démontre que notre smicard aurait accumulé pour sa retraite un capital de 350 000€, convertible « en une rente viagère indexée sur l’inflation de 1 512 euros mensuels, soit 300 euros de plus que le montant prévu par le système par répartition existant, malgré un taux de cotisation plus de deux fois plus élevé. » Ces mêmes 10%, épargnés mensuellement au taux de rendement de la retraite par répartition, tel qu’estimé par le Conseil d’Orientation des Retraites pour la cohorte de 1960, vaudraient aujourd’hui 114 000€, soit trois fois moins. Et ce malgré les krachs boursiers de 1987, 2001, 2008 et 2020, qui fournissent habituellement leur argument massue aux opposants au système par capitalisation, choisissant d’ignorer qu’en tendance longue, le risque d’un tel placement est en réalité infinitésimal. Détracteurs qui, paradoxalement, ne ratent pas une occasion de reprocher aux actionnaires de s’en mettre plein les fouilles : il faudrait savoir !
Continue ReadingQuel fucking rapport avec la France ?
Lire l’épisode précédent : où l’on fait escale chez les jésuites au Paraguay
Sur le blog d’un autre confrère — puisque j’ai commencé à confraterniser ainsi avec les écrivains que j’évoque ici, pourquoi ne poursuivrais-je pas sur ma lancée ? —, talentueux diariste en ligne (entre autres — c’est en tout cas la facette de son oeuvre qu’il m’arrive de fréquenter) qui a le don d’accoler les uns à la suite des autres les menus faits et observations du quotidien en les présentant nus, épurés de tout contexte superflu, vus sous un éclairage oblique qui leur confère une couleur absurde et désenchantée, je vois évoqué le système de retraite par capitalisation du Pérou — oui oui, et voyez au passage comme cet exemple s’inscrit merveilleusement dans mon essai-feuilleton qui fait la part belle, du fait de mon idiosyncrasie, à l’histoire sud-américaine.
Continue ReadingPour la plus grande gloire d’icelui
Lire l’épisode précédent : où l’on ne sait pas faire grand-chose de ses dix doigts
Pour conclure sur cette idée du vrai communisme qui n’a jamais été essayé, et puisqu’il serait trop facile de lui opposer comme d’habitude les désastres Mao et Staline, attardons-nous sur un épisode plus lointain et méconnu : les missions jésuites du Paraguay aux XVIIe et XVIIIe siècles. La puissante compagnie de Jésus avait réussi à créer une sorte d’enclave dans les colonies d’Amérique du Sud, soustrayant les indigènes guaranis à la mainmise esclavagiste des colons espagnols et portugais, obtenant même à cette fin la protection d’une ordonnance royale édictée à Valladolid en 1607.
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