Deuxième vague (Partie 2)

Caractères

19 novembre 2020

Petite satire par gros temps

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Après application du gel, on doit encore fermer le flacon, donc tripoter le bouchon : qui pourra me garantir que cette surface est saine ? N’est-ce pas jouer avec le feu ? — ce qui, soit dit en passant, n’en ferait rien de moins qu’un cocktail Molotov… Ne vaut-il pas mieux prévoir un deuxième flacon, pour se désinfecter du premier, puis un troisième, pour se désinfecter du deuxième, et ainsi de suite, de sorte que l’hypocondriaque connaîtrait les vertiges de l’infini dès la moindre poignée de porte ?

Au commencement de la première vague — qu’on n’appelait pas encore première, ni vague d’ailleurs — toute chose tangible s’était muée en tueur embusqué : métro, bouton d’ascenseur et poignée de porte, comme on l’a vu, mais aussi courgettes, céleris et poireaux du marché. Sans même parler des milliers d’articles à saisir librement en grande surface, et tous ces gens qui les tâtaient sans les acheter ; folie pure. Justement, la surface au sol de la bien nommée grande surface n’est-elle pas infime, comparée à la surface extérieure cumulée des séries de produits qui l’habitent ? Rien que le papier toilette : désembobinez donc tous les rouleaux du rayon pour voir ! (et quid d’improviser une petite fête dans la foulée, maintenant qu’on a des serpentins ?)

On prit des dispositions jusqu’au-boutistes, et la vie fut une vaste corvée de désinfection : c’était Sisyphe dans les écuries d’Augias à chaque sortie dans le monde hostile. Il n’y eut pas jusqu’aux livres de la médiathèque qui ne fussent soumis à quarantaine ; la littérature à nouveau brûlait les doigts. On eût vécu plus sereinement sous la chape d’un scaphandre, ou chez les sous-mariniers. De ces excès, nous sommes heureusement revenus, pour mieux sauter à pieds joints dans d’autres.

Avec le masque obligatoire, on monta d’un cran, jusqu’au nez, pour se neutraliser mutuellement comme on se tient sans rire par la barbichette. Un accessoire de chirurgien dont on nous somma d’être familiers dans l’heure, autant que de nos vieilles culottes. Qu’eût été l’attirail, s’il avait fallu devenir clown ou forgeron ? De grandes savates, une enclume ? Avec l’enclume, on était sûr au moins qu’obéissent les confinés : allez donc la soulever ! Quant aux grandes savates, pour la balade c’était encore possible mais fâcheux : oseriez-vous seulement ?

À suivre …

Last modified: 19 novembre 2020