Deuxième vague (Partie 3)

Caractères

30 novembre 2020

Petite satire par gros temps

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Bien sûr, des masques, on s’en pouvait aussi coudre à domicile dans son tissu fantaisie préféré, Spiderman ou Reine des neiges, à condition d’être calé en couture — ainsi qu’en normes d’hygiène certifiées par l’AFNOR. C’était toujours l’occasion de voir quelque tutoriel en ligne, pour qui aime la patine exotique. Le tout étant qu’on le porte partout, tout le temps, son masque, sur le Mont Blanc et dans le désert, au fond des océans, à la selle et dans son lit, sans jamais se palper le visage, ce geste incontinent qui nous prend deux cent soixante-trois fois par jour.

Deux billes roulant dans leurs orbites au-dessus de la ligne de flottaison, obscurément ponctuées par l’indéchiffrable inflexion des sourcils : portion congrue de visage soumise aux caprices de l’invention. Quand tombe le masque — ce doudou qu’on en viendrait presque à suçoter — on est toujours déçu : où j’imaginais joues rondes, une lame de couteau. Où je rêvais d’une peau diaphane, les cratères de la vérole. Où j’attendais une fossette, le menton était prognathe. Joli nez en trompette ? Une grosse patate. Le sourire avait disparu, et bien malin qui savait dire si son interlocuteur s’apprêtait à embrasser ou mordre.

Futilités, nous rabrouait-on, qui n’empêchent pas de respirer : seule importe la soufflerie. Quant à sociabiliser, l’ordinateur est là pour ça. Le masque était imprescriptible, tout juste s’il n’entra pas dans la Constitution, et seuls les nourrissons y échappèrent in extremis. Encore fallait-il bien le porter car, dans l’élan de la causerie, maints nez effeuillés par tiraillement maxillaire s’adonnèrent au strip-tease. Et même pire : bientôt s’encanaillèrent au-dessus des masques tous les tarins récalcitrants. Les vigies prophylactiques frémirent d’horreur à la vue de tant d’orifices menaçant d’évacuer leurs miasmes. Chacun fit la police, accusant le voisin dont les narines allaient mal vêtues d’assassiner aussi des grand-mères. Il y eut des empoignades, dont profita le virus pour se répandre au gré des bourre-pifs — par « manuportage », selon le jargon.

(S’est-on demandé d’ailleurs si l’on pouvait l’attraper par les oreilles ? Que ne nous y ont-ils enfoncé des bouchons, ou planté par la tige des bottes de persil ? S’inquièteraient-ils que nous devenions sourds aux ordres ?)

À suivre …

Last modified: 1 décembre 2020