Ravagée à l’aube
Semana Grande, envers : c’est une ville ravagée que je traverse à l’aube, ayant pris mon courage à deux mains pour faire une sortie en footing le long du fleuve, parmi des grappes dispersées de fêtards hébétés, encore secoués par les derniers soubresauts des infrabasses — certains se foutent ouvertement de ma gueule tandis que je les dépasse en courant, d’autres m’encouragent un brin ironiquement — le long de l’interminable enfilade de stands à picole qui, hormis quelques poches de résistance sur les quais diffusant encore de la musique pour les plus acharnés, sont en train de fermer boutique. Tout n’est plus que désolation et chaos, partout au sol des déchets et du verre brisé, de la pisse, et une odeur qui vous prend à la gorge, d’autant plus que, courant, j’aspire l’air à pleins poumons, une odeur par endroits insoutenable, inimaginable à l’air libre et pourtant, mélange de pisse, de merde, de vomi et que sais-je encore, que s’efforcent d’effacer les mille bras et jambes d’une armée de nettoyage, lavant la ville à grandes eaux et déployant une impressionnante flotte de balayeuses vertes, pour qu’au plus vite comme nous le constaterons en partant en balade avec les enfants sur le coup des dix heures, Bilbao soit miraculeusement redevenue impeccable, et puisse ainsi faire… rebelote.
Continue ReadingSur tous les zincs de la ville
Semana Grande, endroit : foules bon enfant de jour, armadas de poussettes suivant la procession des géants, ces personnages en plâtre, hauts de cinq ou six mètres, costumés pour incarner différentes classes sociales — le bourgeois et la bourgeoise, le berger et la paysanne, le militaire et la dévote, l’artisan affublé d’un maillot de l’Athletic Bilbao (ou est-ce un prolétaire ?) qui effraient Jacques comme m’avaient effrayé, plus de quarante ans plus tôt, ainsi que le raconte parfois mon père, les cabezudos défilant en Galice — danses traditionnelles et bal populaire sur la Plaza Nueva, chants basques entonnés impromptu par des choeurs d’anciens, coiffés de l’indéboulonnable béret, devant les tabernas où s’émèchent gentiment les piliers de l’apéro méridien, débit frénétique de pintxos et de cañas et de txakoli sur tous les zincs de la ville, fanfares et troubadours à tous les coins de rue.
Continue ReadingNéoclassique on the beach
Mercredi nous nous rendons dans le quartier huppé du Vieil, avec ses vieilles maisons bourgeoises donnant directement sur la plage, pour assister au récital en plein air, piano sur le sable ou presque, d’une certaine Sophie Rivière, enfant du pays dont les « compositions s’inspirent du style néoclassique et de la nature », comme elle le précise elle-même sur son site.
Continue ReadingLe chantier Agnès Varda
Après notre excursion au large sur le voilier plus que centenaire, il nous faut rebrousser chemin et nous extirper de la foule susmentionnée, ce qui dans le centre congestionné de la petite station balnéaire ne se fait pas sans mal, si bien qu’à un moment notre fils aîné et moi sommes contraints de nous arrêter sur un trottoir pour attendre que nous rejoigne ma compagne qui a la tâche délicate de manœuvrer, arrimée à son vélo, la carriole convoyant notre fils cadet. C’est là que m’apostrophe un type surgi de nulle part, l’air hébété :
Continue ReadingUn truc qui cloche
Après avoir attaché nos vélos là où s’achève la route depuis le port de Morin, puis longé le remblai qui surplombe deux petites criques inondées par la marée haute, nous atteignons enfin la plage de nos voeux, l’idyllique plage de Luzéronde ; mais alors que nous posons le pied sur le sable en quête d’un coin propice où étaler nos serviettes, m’étreint tout à coup le sentiment encore mal défini qu’un truc ici cloche. À mesure que le contour des plagistes alentour se précise, l’explication s’impose : nous sommes entrés en territoire « tout nu », même si des familles « textile » ont pris sur elles de se mêler aux maîtres tacites — nulle indication ou délimitation officielles — des lieux. Et tandis que nous traversons leur fief pour mieux nous en éloigner, je remarque que chez eux, nombreux sont les hommes qui se tiennent là debout sur le rivage, longuement immobiles sans rien faire d’autre que mine de contempler le paysage, la bedaine pointant vers l’horizon, dans une pose savamment négligée via laquelle leur zgueg s’offre idéalement au regard du riverain, que celui-ci veuille voir ou non. Du côté « textile », comme j’ai pu m’en aviser par la suite, bien rares sont les hommes qui tiennent une telle pose. On ne m’ôtera donc pas de l’idée que, sous les airs supérieurs d’égalitarisme et de liberté qu’il se donne, avec son appropriation grotesque du mythe du bon sauvage (je pense notamment à ces gens qui font leurs courses à poil au supermarché du camp naturiste), le nudisme est avant tout un exhibitionnisme qui ne dit pas son nom. D’ailleurs, si l’ostentation n’était pas intrinsèque à la démarche, s’épileraient-ils tous avec autant de soin, comme on ne peut s’empêcher de le remarquer ? Sans compter qu’ils « débordent largement sur la partie textile », comme le relève pertinemment quelqu’un dans les avis Google que je me suis amusé à consulter…
Continue ReadingLe peintre et le prêtre
Tandis que je franchis la dune qui me sépare de la plage de la Bosse, un personnage incongru se dévoile progressivement à mon regard dans la descente, casque audio sur les oreilles, cheveu hirsute et allure d’hippie quinqua, faisant les cent pas le pinceau à la main devant son chevalet, comme pour chercher l’élan nécessaire à son art. C’est le peintre local, donc, qui fixe sur sa toile — comme je m’en avise en le dépassant, jetant un coup d’œil dans mon dos — le moulin surplombant la mer.
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