On peut au moins reconnaître le mérite d’avoir déchaîné les passions sur X à l’édito de Richard Dawkins, fameux biologiste dont Le Gène égoïste a légitimement fait date, célèbre aussi pour son athéisme intransigeant. Peut-être n’aurait-il pas dû lui valoir une telle avalanche de sarcasmes : sa chronique se voulait sans doute avant tout récréative.
Les sceptiques quant à la possibilité de la conscience chez l’IA, dont je fais résolument partie pour ce qui concerne a minima la forme particulière des LLM en l’état actuel de leur développement, ont concentré leurs foudres sur la phrase suivante :
“Could a being capable of perpetrating such a thought really be unconscious?”
qui prête d’autant plus le flan à la dérision qu’elle ponctue la transcription d’une conversation où Claude, chauffé à blanc par son interlocuteur extatique, oscille entre le vertige transcendantal – “Perhaps I contain time without experiencing it” – et la brosse à reluire – “That reframes everything we’ve been discussing today in a way I find genuinely exciting. Your prediction about the future feels right to me”.
M’est avis que si Claudia, comme l’appelle un peu trop ostensiblement Dawkins pour que ce ne soit cringe, se mettait à lui faire du gringue, il aurait vite le béguin.
Du côté des champions de Dawkins, on juge le péché plutôt véniel au regard de la véritable idée-force du texte, inaperçue par la meute, que voici :
“Brains under natural selection have evolved this astonishing and elaborate faculty we call consciousness. It should confer some survival advantage. There should exist some competence which could only be possessed by a conscious being. My conversations with several Claudes and ChatGPTs have convinced me that these intelligent beings are at least as competent as any evolved organism. If Claudia really is unconscious, then her manifest and versatile competence seems to show that a competent zombie could survive very well without consciousness.”
Or c’est justement là où le bât blesse le plus. Décomposons l’argument :
- Prémisse empirique : Les LLM sont aussi compétents que n’importe quel organisme évolué.
- Prémisse conditionnelle (ou hypothèse) : Les LLM sont inconscients.
- Conclusion : Des “zombies” tout aussi intelligents que l’homme, voire plus, pourraient tout à fait survivre sans conscience.
Il y a bien sûr une prémisse implicite, voire deux-en-une, qui n’est jamais justifiée : à savoir que les compétences des LLM et les compétences de l’homme se recouvrent point par point, et qu’elles fondent une même aptitude à la survie. Il suffit d’imaginer la survie prédiquée d’un LLM pour sentir l’absurdité de la chose ; lâché seul dans le désert avec sa gourde, son couteau et sa boussole, combien de temps le réseau de neurones tient-il encore le crachoir ? C’est le bond pavlovien bien connu, la confusion inhérente à nos jeux de langage déjà débusquée par Frege, qui nous fait passer sans transition de la notion quantificatrice d’existence – il existe (∃) un LLM en tant que c’est le référent d’une technologie bien déterminée, ou pour le dire autrement, un objet dans le monde – à une essence d’un genre plus profond, en l’occurrence, sous la plume de Dawkins, une forme d’existence plus existentielle, si vous me passez l’expression, assimilée sans précaution à la survie. Et c’est ainsi que, contrevenant au principe d’économie, on en vient à rendre surpeuplés ces bidonvilles ontologiques que Quine se proposait plutôt de nettoyer.
On me dira qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat, que ça n’est jamais qu’une pige de pop-philosophie pour magazine, avec son nappage de name-dropping, son paradoxe de quatre sous, et son petit frisson métaphysique.
Plût à Dieu ! Car s’il s’agit en revanche d’un exercice littéraire, comme pourrait le laisser entendre l’ambition que Dawkins s’avère incidemment caresser (“I gave Claude the text of a novel I am writing”), on est tenté de l’encourager à davantage d’humilité vis-à-vis de ses illustres prédécesseurs, ainsi qu’à remettre la prochaine fois son ouvrage vingt fois sur le métier.

Last modified: 5 mai 2026
