Post-littérature

Le marigot 2.0 de la post-littérature

Résumé de l’épisode précédent : où l’auteur prend la décision d’autoéditer son dernier roman.

Alors, parallèlement à cette démarche en gestation, j’ai souhaité être lu et tenter de me faire modestement connaître ; je me suis donc mis à rendre certains de mes textes publics, par les moyens qu’offre au moins l’époque, sans l’intermédiaire du livre, comme écrivain virtuel à destination d’un public tout aussi virtuel. Puisant dans un stock auquel j’ai désormais peu le temps de pourvoir, je publie donc au compte-goutte sur mon site (ici même) des notes du journal que je tiens depuis 2016 — site que j’ai mis en ligne moi-même avec mes petites mains prolongées d’un clavier commandant des applicatifs qui ont fait le travail pour moi, puisque comment ça marche, au fond, je n’en sais rien, et pourtant ça marche, c’est merveilleux, et c’est bien en cela que les machines nous contrôlent.

Pour débusquer des lecteurs, il m’a bien fallu diffuser mes articles quelque part. Je me suis donc créé un compte Twitter à partir d’où, puisque la plateforme le permet, on se dit que ça ne mange pas de pain, je m’adonne également au micro-blogging en 280 caractères, soit de brefs messages publics limités en longueur, que tout utilisateur de la plateforme peut consulter sur mon fil — pour peu qu’il le trouve, ou plutôt tombe dessus au gré de sa navigation — fil auquel il peut s’abonner si le cœur lui en dit. Alors je me prête au jeu. Irrégulièrement, je partage mes lectures, je compose d’inoffensifs jeux de mots, ou des tentatives d’aphorismes, des tranches de vie, de l’humour à ma manière, des coups de gueule aussi.

Une anecdote

Je contribue notamment à une pratique en réseau du jeu de mots, confectionnant parmi une poignée d’autres adeptes des “ironèmes”, néologisme forgé par leur inventeur, un estimé confrère twitto qui nomme ainsi des variations orthographiques minimales opérées au sein de syntagmes plus ou moins idiomatiques, engendrant un effet gracieux — remplaçons le p de « polaire » par un m par exemple, et l’on obtient l’ours molaire. On comprend d’instinct que les ironèmes n’appartiennent à personne : n’importe qui aura eu l’idée avant moi du jeu de mots sur lequel je crois mettre la main, et à force d’en composer de nouveaux, on en recycle parfois sans même s’en rendre compte. Et alors ? Divertissement sans conséquence entre amateurs de calembours à l’os, échange désintéressé de clins d’œil éphémères, c’est un jeu, pas un art, hermétique donc à toute pratique du plagiat, sauf dans l’esprit mesquin des épiciers de la langue qui escomptent chacun de leurs précieux vers avant de les verrouiller sous cassette.

Ainsi ce type, poète d’épargne jailli de son lointain terminal, qui en réponse à l’un de mes inoffensifs jeux de mots — « L’envers, c’est les autres » — dont je prétendais d’autant moins détenir l’exclusive propriété intellectuelle qu’il était quasi évident, mais que je partageais tout de même pour justement faire sourire ceux qui comme moi n’y eussent point encore pensé, ainsi le type m’apostrophe-t-il :

« Hey l’ami ! Il faut laisser (sic) à César ce qui est à César ! »

Je finis par comprendre — car cela n’allait pas de soi — qu’il a dû avoir l’idée du jeu de mots avant moi, l’a publié dieu sait quand « sur son fil », qu’il est persuadé que tout internaute en est explicitement informé et lui en concède officiellement la paternité, et je comprends donc qu’il m’intime là de faire amende honorable, coupable que je serais de m’être intentionnellement attribué sa meilleure punchline, sans doute l’acmé de sa carrière d’écrivant, son œuvre définitive en six mots, égalant en importance n’importe quel chef d’œuvre du patrimoine littéraire.

Ma réponse ironique, comme quoi je m’inclinerais devant tout brevet déposé, m’a valu blocage, le type m’interdisant ainsi d’un clic rageur l’accès à son profil, avant de retourner veiller jalousement sur sa cassette que lorgnent apparemment tous les pillards du web en mal de bons mots.

Publiant sur Twitter, j’engrange des followers, soit des abonnés, et pour avoir plus de followers, je m’abonne à des profils à mon tour — car dans le monde virtuel comme dans l’autre, on n’a rien sans rien, et il faut suivre bien avant que d’être suivi. Ainsi est advenu mon double, sous pseudonyme, un écrivain maudit en immersion dans le marigot 2.0 de la post-littérature.

À l’avènement d’Internet correspond l’agonie de la littérature : serait-ce que celui-là est le fossoyeur de celle-ci ?

Ce n’est pas qu’il y ait beaucoup plus d’écrivants qu’auparavant, du moins en proportion, et encore quoique… — les modalités de publication en ligne devenues un jeu d’enfant, la quête de publicité suscite corrélativement des vocations qui sans cela n’auraient jamais éclos — mais postulons, pour les farouches relativistes, qui joueront donc ici pour moi l’homme de paille, trop heureux d’objecter que « de tous temps les hommes ont garni leurs tiroirs de manuscrits », intimes ou poétiques ou fictionnels, du moins pour peu qu’ils sussent écrire ; postulons, donc, que les gens n’écrivent pas plus qu’avant (« avant » étant compris comme un passé récent antérieur à Internet, restons-en à des périodes à peu près comparables en termes d’éducation des masses), en proportion du moins, puisqu’en quantité, la population croissant toujours, même modérément, pour peu que l’alphabétisation ne recule pas trop dans le même temps, on peut imaginer que la valeur absolue du nombre de gens qui écrivent augmente de toutes façons. Bref.

La différence fondamentale, ce n’est pas que les gens écrivent plus qu’avant, mais qu’ils peuvent désormais tous avoir pignon sur rue, fût-elle une ruelle sombre et perdue sans le moindre passage : en deux clics, ils offrent leur production au public, même si celui-ci se compte généralement sur les doigts d’une main. En effet, c’est le principe même de la possibilité de publication sur Internet qui modifie profondément le rapport à l’écriture : tout le monde a virtuellement accès à tout le public du monde. Une première conséquence qui touche directement à la démarche, c’est qu’on écrit pour les autres avant d’écrire pour soi-même.

On veut devenir écrivain-pour-les-autres avant d’être écrivain-pour-soi. Ainsi des fameux manuscrits qui, selon nos relativistes de paille, auraient de tous temps garni les tiroirs des hommes : auparavant, les tiroirs restaient fermés, et les manuscrits, ignorés du monde.

Désormais, la posture de l’écrivain est à la portée de tous.

En parallèle, et pour le dire vite, le nivellement des anciennes hiérarchies, la démocratisation du talent, la profusion industrielle, la multiplication à tous niveaux des autorités concurrentes ont largement contribué à la confusion des genres sous l’appellation usurpée de littérature. Il n’y a plus de raison que tout un chacun ne se sente pas l’âme d’un poète, si lui en vient le caprice. À chaque hobby son lobby, qui revendique le rang d’art pour son passe-temps du dimanche.

 

 

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