Rapport du Haut-Jura : l’escale
11/08/23
Partir en vacances avec deux jeunes enfants, ça commence au moins par vingt-quatre heures de travail.
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Beaune : escale en Bourgogne
Petite ville patrimoniale où le moindre troquet s’appelle en grande pompe bar à vin (le genre de bar à vin de longue date rendu déjà ringard à Paris).
Continue ReadingTour et détours du soupçon (2/2)
C’est que, depuis quelques années, pour la première fois depuis la fin de l’ère Armstrong, après une accalmie du soupçon durant laquelle peu d’invincibles ont émergé (il y eut bien Froome, Contador, certes un peu suspects, mais dans des proportions moindres, plus modestes ceux-là sans doute dans la distillation de leurs cocktails), on se remet à pulvériser les records. On nous dit vous n’y pensez pas, et la diététique, les gains marginaux, la technologie des vélos, ça n’a plus rien à voir avec avant, on progresse à pas de géant ; rien à voir si ce n’est qu’avant, c’était exactement pareil, Armstrong étant censé avoir porté le professionnalisme de la préparation à des niveaux de rigueur et de précision jamais atteints : que je sache, courait-il sur un vélo en plâtre, mangeait-il du cassoulet au réveil, s’entraînait-il tous les trente-six du mois ? Il y a ce type notamment, Antoine Vayer, ex-entraîneur de la Festina, qui calcule en équivalents watts la puissance développée par les coureurs tout au long des grands cols, sans négliger ni la déperdition due à la transmission entre le pédalier et la roue arrière, ni le frottement de l’air en fonction de la force du vent, ni la rugosité de la route, ni d’autres facteurs encore, pour comparer entre elles, toutes choses étant rendues égales par ailleurs, les performances des coureurs ; puissance dont la mesure directe effectuée au sein de certaines équipes grâce à des capteurs, quand il y a eu accès, a corroboré ses propres chiffres avec une marge d’erreur de deux pour cent. Que nous dit-il, dans son style fleuri, fleurant aussi l’incurable obsession du lanceur d’alerte qui prêche dans le désert ? Que Vingergaard et Pogacar égalent Armstrong en puissance, le surpassent même dans plusieurs cols, et rivalisent allègrement avec le Pantani de la grande époque, chargé comme une mule, qui avalait comme des cacahuètes les plus aigus des pourcentages. Qu’ils outrepassent largement les limites du seul potentiel humain — Vayer les appelle mutants — creusant des écarts impossibles avec leurs concurrents.
Continue ReadingTour et détours du soupçon (1/2)
Chaque année, quand je commence à regarder le Tour de France, à grappiller par-ci par-là le temps de voir quelques bouts d’étapes de montagne, je n’imagine pas une seconde que les cyclistes sont dopés. Je ne regarde pas le Tour dans cet esprit ; je l’approche avec toute la naïveté de l’amateur inconditionnel (ou du moins veuillé-je bien le croire). Ce qui me plaît, c’est la lutte dantesque pour l’étape et le chrono — lutte physique et tactique, à la fois individuelle et collective, où souvent même l’on pactise temporairement avec l’adversaire, ce qui donne notamment la configuration habituelle de l’inséparable duo en duel pour la tête du classement.
Continue ReadingRafraîchir la page pour tuer le temps
Ne me demandez pas comment je suis tombé là-dessus, mais en fait non, je m’en vais vous le dire, comment, c’était dans le flux vidéo d’Instagram, réseau social où je suis strictement dormant, passif, voyeur même, me cantonnant à voir sans jamais rien montrer, non pas tant d’ailleurs pour reluquer sournoisement ce qu’y publient les quelques amis que j’y suis encore comme par défaut — puisque étant passif, de longue date je ne m’abonne plus à personne, il n’y a donc plus grand-chose à voir par chez moi, et ce n’est pas très à la mode non plus, le vent siffle tandis qu’un fétu de paille tourbillonne sur la plaine, encéphalogramme plat que trouble seul, de loin en loin, quelque barbant tableau de vacances — mais pour dériver plutôt, meublant l’impulsif ennui de l’homo connectus, au gré des suggestions de la page de recherche, infiniment rafraîchie par simple application d’une pression du pouce vers le bas.
Continue ReadingLes Mouettes
2014 : première inscription en club de natation amateur aux Mouettes de Paris, dans le 19ème. Des forcenés ; les entraîneurs comme les entraînés. Les premiers, quasi des sergents instructeurs avec des biscotos larges comme ma cuisse (le plus musclé d’entre eux était aussi le plus idiot, comme quoi ces deux grandeurs-là ont finalement peut-être entre elles quelque proportionnalité). Sévissant un temps à Pailleron, bassin de trente-trois mètres pour faire durer le plaisir (on n’en voit pas le bout), puis à Georges Hermant, cinquante mètres, heureusement divisé en deux (sauf pendant les semaines de vacances scolaires, que je redoutais pour cette raison ; et quel plaisir pourtant, quelle glissade, comprendrais-je aussi bientôt, d’aligner cinquante mètres d’une traite, quand on a la cadence).
Continue ReadingPapillon
La nage papillon, telle que la pratique l’amateur, ressemble plutôt à s’y méprendre à celle du crapaud cul-de-jatte qu’empoisserait une flaque de pétrole.
Du papillon, on ne reconnaît à la rigueur que l’enfance larvaire et sa laborieuse reptation, quand il était encore chenille.
Continue ReadingLes écrivains pourraient s’introduire en bourse
Les écrivains pourraient s’introduire en bourse, moyennant une levée de fonds ; enfin cotés, ils se tireraient la bourre comme des Sociétés Anonymes. Autant d’actions mises en circulation que d’exemplaires imprimés des œuvres, à répartir entre pléthore d’actionnaires, du petit porteur, simple amateur de boursicotage, jusqu’au trader à haute fréquence (à condition d’écouler tous les titres émis, sans quoi gare à ce que le cours ne chute). On acquerrait non seulement ses exemplaires, mais un droit de propriété sur une parcelle du capital littéraire, à faire fructifier à long terme (peut-être pourrait-on même se rendre maître d’un orteil, d’un mollet ou d’une touffe de poils de l’auteur).
Continue ReadingDepuis un recoin de la littérature…
À propos du Sanatorium au croque-mort de Bruno Schulz, traduction de Thérèse Douchy, Allan Kosko, Georges Sidre et Suzanne Arlet, dans la collection L’imaginaire de Gallimard
Difficile de résumer d’un mot le style de ces nouvelles de Bruno Schulz réunies sous le titre de la plus kafkaïenne d’entre elles, qui fait aussi penser au troublant roman du méconnu Hermann Kasack, La ville au-delà du fleuve, tant porteur de promesses d’ailleurs, celui-là, que sa fin laisse un peu le lecteur (en tout cas moi) sur sa faim, justement— à cause même peut-être de son twist, efficace mais banalisé depuis par Hollywood, presque convenu aux yeux des post-modernes épuisés que nous sommes (tel personnage qu’on croyait vivant (bien que très bizarrement vivant) depuis le début s’avère en fait mort, hantant une sorte de réalité parallèle).
Continue ReadingOut of office
La tendance en matière de réponse automatique aux e-mails professionnels quand on part en vacances, c’est de ne surtout pas avouer dans le texte, même sous la torture, qu’on est justement « en congés », mot coupable à proscrire car laissant entendre, horresco referens, qu’on espère bien se la couler douce, aussi peu doux que soit par ailleurs dans les faits le fleuve intranquille, sans repos, et pour tout dire franchement tumultueux — il nous coule plus qu’on ne s’y coule — des vacances scolaires en famille ; non, le folklore corporate a préféré forger pour cette occasion particulière une formule absolument neutre, inattaquable, une convention minimaliste coupant court à toute interprétation, du moins théoriquement car en pratique personne n’est dupe, on préférera en tout cas écrire qu’on est « absent du bureau », « out of office » pour les plus internationaux et « OOO » pour l’élite des initiés, ce qui n’est pas, à l’ère de l’essor du télétravail, sans susciter d’ambigüités collatérales, puisque les jours où l’on télé-travaille, on n’est pas non plus présent physiquement au bureau, mais on ne se sent pas pour autant tenu de le signaler noir sur blanc dans toutes les communications dont on arrose collaborateurs et clients, du style « Bonjour, je vous écris présentement depuis le salon de mon appartement, veuillez trouver ci-joint un draft du kick-off pour l’on-boarding, belle journée », on se garde même bien de le préciser, qu’on est planqué chez soi en survêt’ plutôt qu’en première ligne au bureau, et dans ce sens finalement c’est cohérent, car de même que les gens n’ont pas à savoir qu’on est en vacances quand il leur suffit de savoir qu’on est absent du bureau, ils n’ont pas non plus à savoir qu’on est en survêt’ chez soi quand il leur suffit de savoir, par défaut, qu’on n’est pas absent du bureau, la présence au bureau figurant simplement là, par synecdoque interposée, les heures ouvrables, et non pas la présence palpable et irréfragable du corps du salarié — fût-il ailleurs en esprit, c’est un autre sujet — au sein des locaux de l’entreprise qui l’emploie.
Continue ReadingDu diktat inerte des choses
Ce bric-à-brac qu’on amasse, comme il pèse lourd et nous cloue au sol, nous enlise en lui jusqu’au cou comme des sables mouvants. Diktat inerte — passif-agressif diraient les psychologues — des objets qui, jamais à leur place, toujours en travers, nous narguent et même assaillent nos pieds par la plante.
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