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Une mélancolie passagère
Je ne suis certes pas le dernier à trouver les performances de Pogacar suspectes (ainsi que, en toute cohérence, celles de ses poursuivants directs, et j’ai déjà écrit à ce propos quand c’était son rival Vingegaard qui menait la danse), mais la rage qu’il suscite en ligne finit par me le rendre sympathique. Sa personne cristallise deux attitudes opposées, et caractéristiques du « supportariat », cet unisson sourd à toute nuance : il y a d’un côté ceux qui honnissent le Vainqueur (le Premier, le Dominant) par principe (sont-ils de gauche ?) et qui, scrutant la moindre de ses attitudes (coup de pédale, grimace — ou plutôt absence de grimace —, déclaration publique), l’accusent en conséquence de tous les vices : truqueur, tricheur, menteur. Serait-ce un autre Vainqueur qu’ils lui adresseraient strictement les mêmes reproches : il n’est que le véhicule interchangeable d’un archétype. De l’autre, il y a ceux qui adulent le Vainqueur (le Premier, le Dominant) par principe (sont-ils de droite ?), et voudraient en conséquence qu’il écrase chaque jour la course de son invincible supériorité, gagnant haut la main (ou, en l’occurrence, le mollet) chaque étape de montagne, matant impitoyablement, au même train qu’une grosse cylindrée, toute tentative d’échappée : la simple possibilité d’une limite à sa puissance (car, dans son cas, on ne peut même pas parler de signe de faiblesse, tant il en manifeste peu) leur fait l’effet d’un renoncement, d’une lâcheté, d’une trahison. Un comble : bien que je me sois promis de ne pas tomber dans l’un ou l’autre écueil, il peut m’arriver de me vautrer successivement dans l’un puis l’autre, suivant un mouvement de pendule schizophrénique, me surprenant d’abord à espérer malgré moi qu’il dynamite l’étape et cloue tout le monde sur place dans la montée, histoire d’avoir ma dose d’invraisemblable prouesse ; vouant ensuite aux gémonies, le cas échéant, la mafia sans scrupules qui nous confisque le Tour.
Continue ReadingCourir au lieu de marcher
Lire l’épisode précédent : où l’on se met doucement en jambes.
Il est de bon ton en effet, et facile, et mérité peut-être, et drôle aussi sans doute quand c’est bien senti, de railler le sadomasochisme des joggeurs urbains qui serrent les dents, ahanent, suent et blêmissent en trottinant d’une foulée souvent lourdaude sur le bitume qui leur casse les chevilles et les genoux et les hanches, qui se harnachent de lycra, de gilets-sacs-à-dos en polyester, de gourdes ou pire, d’une poche à eau conférant à celle-ci un infâme goût de polyuréthane — du moins on suppose que c’est cet arôme paradoxal de croupissement aseptique qu’aurait, si on on mangeait, le polyuréthane dont sont apparemment faites les fameuses poches aussi appelées, je le découvre, vessies d’hydratation, ce qui ne les rend pas plus glamours —, de baskets hors de prix, tout un équipement de compét’ pour trimballer laborieusement leur carcasse endolorie par tous les trottoirs de la ville, tout en noyant leur souffle déjà trop court, et qui n’avait pas besoin de ça, sous les émanations toxiques des hydrocarbures.
Continue ReadingComme le nez au milieu de la figure
Entrée en matière : ce texte est le premier d’une série de réflexions bric-à-brac à visée polémique qui me turlupinent depuis longtemps, dont on pourra trouver une sorte d’avant-goût dans les quatre textes que j’ai publiés à l’automne dernier sous le tag “Avocat du diable” — tag qui sera repris pour les textes à venir, agrémenté cette fois d’une numérotation, car il s’agira bien d’un tout dont il faudra lire successivement chaque partie pour ne pas perdre le fil, chose que j’en suis bien convaincu personne ne fera, puisque généralement personne (ou presque) ne me lit. Il y sera question de tout et n’importe quoi : de course à pied et de statistiques, d’inflation et de systèmes de retraite, d’Allende et de l’école de Chicago, des missions jésuites du Paraguay, d’avant-garde et de conformisme, et bien sûr : de littérature.
Continue ReadingEn attendant l’après-ski
Ça commence par des embouteillages. À moins qu’on ait eu la prévoyance et le privilège de tirer au sort un ticket de train, tous liquidés dès trente minutes après leur mise en vente, si bien qu’on a dû se résigner à la bagnole, qui nous épargnait au moins, s’il faut absolument voir le verre à moitié plein, le transfert à pied, entre escales, d’un barda d’enfer, ballotés d’abord par les reflux imprévisibles de la gare, anxieusement tendus ensuite vers le repérage des places, dans le wagon qui d’entrée sature, jonché d’équipements massifs : les énormes valises pleines à craquer de masques, casques, gants, pulls et bonnets, et même les skis et les chaussures pour les plus acharnés ; autant dire des grandes lattes et des enclumes qu’on ne sait par où agripper pour les soulever. On mesure déjà le niveau de fétichisme du skieur propriétaire, non pas de son chalet cossu au pied des pistes, mais, à défaut, de cet attirail si malcommode à transporter qu’il trimballe comme sur le Calvaire d’un bout à l’autre de la France, et avec le sourire encore (au moins Jésus n’avait-il pas, en sus de la croix, à se traîner une de ces horribles paires de groles !).
Continue ReadingTour et détours du soupçon (2/2)
C’est que, depuis quelques années, pour la première fois depuis la fin de l’ère Armstrong, après une accalmie du soupçon durant laquelle peu d’invincibles ont émergé (il y eut bien Froome, Contador, certes un peu suspects, mais dans des proportions moindres, plus modestes ceux-là sans doute dans la distillation de leurs cocktails), on se remet à pulvériser les records. On nous dit vous n’y pensez pas, et la diététique, les gains marginaux, la technologie des vélos, ça n’a plus rien à voir avec avant, on progresse à pas de géant ; rien à voir si ce n’est qu’avant, c’était exactement pareil, Armstrong étant censé avoir porté le professionnalisme de la préparation à des niveaux de rigueur et de précision jamais atteints : que je sache, courait-il sur un vélo en plâtre, mangeait-il du cassoulet au réveil, s’entraînait-il tous les trente-six du mois ? Il y a ce type notamment, Antoine Vayer, ex-entraîneur de la Festina, qui calcule en équivalents watts la puissance développée par les coureurs tout au long des grands cols, sans négliger ni la déperdition due à la transmission entre le pédalier et la roue arrière, ni le frottement de l’air en fonction de la force du vent, ni la rugosité de la route, ni d’autres facteurs encore, pour comparer entre elles, toutes choses étant rendues égales par ailleurs, les performances des coureurs ; puissance dont la mesure directe effectuée au sein de certaines équipes grâce à des capteurs, quand il y a eu accès, a corroboré ses propres chiffres avec une marge d’erreur de deux pour cent. Que nous dit-il, dans son style fleuri, fleurant aussi l’incurable obsession du lanceur d’alerte qui prêche dans le désert ? Que Vingergaard et Pogacar égalent Armstrong en puissance, le surpassent même dans plusieurs cols, et rivalisent allègrement avec le Pantani de la grande époque, chargé comme une mule, qui avalait comme des cacahuètes les plus aigus des pourcentages. Qu’ils outrepassent largement les limites du seul potentiel humain — Vayer les appelle mutants — creusant des écarts impossibles avec leurs concurrents.
Continue ReadingTour et détours du soupçon (1/2)
Chaque année, quand je commence à regarder le Tour de France, à grappiller par-ci par-là le temps de voir quelques bouts d’étapes de montagne, je n’imagine pas une seconde que les cyclistes sont dopés. Je ne regarde pas le Tour dans cet esprit ; je l’approche avec toute la naïveté de l’amateur inconditionnel (ou du moins veuillé-je bien le croire). Ce qui me plaît, c’est la lutte dantesque pour l’étape et le chrono — lutte physique et tactique, à la fois individuelle et collective, où souvent même l’on pactise temporairement avec l’adversaire, ce qui donne notamment la configuration habituelle de l’inséparable duo en duel pour la tête du classement.
Continue ReadingRafraîchir la page pour tuer le temps
Ne me demandez pas comment je suis tombé là-dessus, mais en fait non, je m’en vais vous le dire, comment, c’était dans le flux vidéo d’Instagram, réseau social où je suis strictement dormant, passif, voyeur même, me cantonnant à voir sans jamais rien montrer, non pas tant d’ailleurs pour reluquer sournoisement ce qu’y publient les quelques amis que j’y suis encore comme par défaut — puisque étant passif, de longue date je ne m’abonne plus à personne, il n’y a donc plus grand-chose à voir par chez moi, et ce n’est pas très à la mode non plus, le vent siffle tandis qu’un fétu de paille tourbillonne sur la plaine, encéphalogramme plat que trouble seul, de loin en loin, quelque barbant tableau de vacances — mais pour dériver plutôt, meublant l’impulsif ennui de l’homo connectus, au gré des suggestions de la page de recherche, infiniment rafraîchie par simple application d’une pression du pouce vers le bas.
Continue ReadingLes Mouettes
2014 : première inscription en club de natation amateur aux Mouettes de Paris, dans le 19ème. Des forcenés ; les entraîneurs comme les entraînés. Les premiers, quasi des sergents instructeurs avec des biscotos larges comme ma cuisse (le plus musclé d’entre eux était aussi le plus idiot, comme quoi ces deux grandeurs-là ont finalement peut-être entre elles quelque proportionnalité). Sévissant un temps à Pailleron, bassin de trente-trois mètres pour faire durer le plaisir (on n’en voit pas le bout), puis à Georges Hermant, cinquante mètres, heureusement divisé en deux (sauf pendant les semaines de vacances scolaires, que je redoutais pour cette raison ; et quel plaisir pourtant, quelle glissade, comprendrais-je aussi bientôt, d’aligner cinquante mètres d’une traite, quand on a la cadence).
Continue ReadingPapillon
La nage papillon, telle que la pratique l’amateur, ressemble plutôt à s’y méprendre à celle du crapaud cul-de-jatte qu’empoisserait une flaque de pétrole.
Du papillon, on ne reconnaît à la rigueur que l’enfance larvaire et sa laborieuse reptation, quand il était encore chenille.
Continue ReadingEspace Détente Forme Liberté
La piscine municipale de Vanves ferme pour quatre mois, pour travaux : « rénovation totale de son espace vestiaires, de ses sanitaires, de ses douches et de son contrôle d’accès » avec « un nouveau système de badge et des tripodes d’entrée mécaniques » (effet waouh garanti). Pour qui fréquente cette piscine, l’absurdité du projet saute aux yeux, l’espace vestiaires, les sanitaires, les douches et le contrôle d’accès étant tout à fait fonctionnels et en bon état. Mais j’ai déjà dit que dans ce coin du monde, comme en beaucoup d’autres, on a la fureur des travaux (de là à imaginer qu’il y a complaisance dans le vote des budgets afférents, il n’y a qu’un pas que pour ma part je m’empresse d’allègrement franchir).
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